dimanche 15 juin 2008

Quand les journalistes apprennent aux blogueurs à devenir des médias


Tandis qu'en France, crise oblige, les journalistes continuent de regarder d'un oeil méfiant les blogueurs, ces "médias amateurs", aux Etats-Unis, la société des journalistes professionnels (society of professional journalists) organise des sessions à 25$ la journée pour former les blogueurs aux bases... de leur métier!

L'objectif est avant tout de les aider à se protéger légalement: s'ils ne sont pas professionnels, ils n'en sont pas moins des "publishers", des médias. Ces trois dernières années, plus de 100 jugements ont été rendus contre des blogueurs pour un total de 17 millions de dollars, rapporte Robert Cox, president de la "Media Bloggers Association". 60% pour diffamation, 25% pour des infractions aux droits d'auteur, et 10% pour des atteintes à la vie privée.

L'autre objectif est également de les sensibiliser sur leurs droits, sur la liberté d'informer, mais aussi de leur apprendre les techniques de base du métier de journaliste.

Cinq sessions au programme donc:

  1. L'éthique journalistique
  2. La loi
  3. Où trouver les bonnes infos, les bonnes sources
  4. Les techniques de base du reportage
  5. Tour d'horizon des technologies à utiliser

Autrement dit, tous les outils pour faire de ces blogueurs amateurs et potentiellement concurrents des médias dignes de confiance.

Voici le crédo de la société des journalistes professionnels (SPJ):

"Plus il y aura de couverture de l'information, mieux le monde se portera. Avec l'Académie du journalisme citoyen, la SPJ veut aider à toute personne voulant pratiquer le métier, de le faire efficacement, et de façon responsable.
La SPJ entend aider les participants à comprendre comment les pratiques responsables les aideront à atteindre leurs objectifs et les aideront à gagner une solide réputation journalistique au sein de leurs communauté et dans le monde."

D'aucuns diront que ces journalistes se tirent une balle dans le pied. D'autres répondront qu'ils refusent au contraire de se mettre des oeillères et essaient d'apporter une pierre au nouvel édifice de l'information.

A l'heure où les grandes rédactions commencent à licencier leurs journalistes après avoir taillé autant qu'elles le pouvaient (syndicalement) dans les effectifs techniques, où 40% des grands journaux américains perdent aujourd'hui de l'argent (Jeff Jarvis), et où l'on commence à se dire que cette masse grossissante de journalistes sur le bord de la route ne pourra jamais être absorbée par Internet, l'initiative de la SPJ est particulièrement intéressante... et symptomatique du changement profond, très profond, qui est en train de s'opérer dans la profession.

A lire (et voir) également, la session de formation en ligne pour les "journalistes citoyens" sur le site de Knight Citizens News Network, ainsi que la vidéo d'introduction de Jeff Jarvis, professeur de journalisme et blogueur. Il explique en substance que les blogueurs doivent apprendre à rester "safe" (à se sécuriser) et qu'ils doivent surtout continuer de publier toujours plus...

Enfin, un exemple intéressant de journalisme citoyen local est à découvrir sur ce site d'infos à but non lucratif: sur ChiTown Daily News, 77 bénévoles relaient l'info hyperlocale à Chicago. Le fondateur fait participer ses journalistes citoyens aux sessions de formation de la SPJ...

Quel rôle reste-t-il donc aux journalistes ?
On peut déjà se dire que:

  • Il y aura sans doute plus d'infos, mais moins de journalistes qu'avant
  • L'apport et la distribution d'informations sera de plus en plus partagée entre les citoyens et ce que nous appellons aujourd'hui "médias"
  • La notion même de média va encore évoluer profondément
  • Les journalistes, qui n'ont plus le monopole de l'info, n'auront peut-être plus le monopole du tri et de la vérification.
  • Ils perdront aussi le monopole de ce nouveau rôle qu'on veut leur faire jouer: animer des communautés, faire circuler les infos de la communauté. La communauté s'en charge parfois toute seule. Des outils comme Friendfeed vont dans ce sens.

Et s'il fallait raisonner autrement? Ne pas se demander s'il reste encore un métier de journaliste, mais considérer dans sa globalité ce nouvel environnement d'informations. Et s'interroger sur la meilleure manière de le faire fonctionner pour que la liberté d'informer en sorte renforcée. Une chose est sûre, semblent-dire Jeff Jarvis et la SPJ: plus ils y aura de citoyens pour couvrir l'information, mieux le monde se portera. Une fois que l'on a posé cela, quelles nouvelles règles, quel nouvel écosystème mettre en place pour que cette liberté ne se transforme pas en brouillard, source de toutes les manipulations ?

Que pensez-vous de tout ça?

11 commentaires:

damien a dit…

Je trouve ça assez génial que ce soit les journalistes eux-mêmes qui prennent les choses en main, qui décident de joeur le jeu et de prendre les bloggeurs au sérieux. Comme le soulignait aussi Jeff jarvis, il ne manque plus que les agences de presse elles-aussi se mettent à lier en profondeur vers leurs sources, question de mettre en route cette "éthique" qui ouvrira des portes pour l'avenir

Pierre Chappaz a dit…

Bonjour Benoit, tes posts sont toujours aussi intéressants, merci!

Sur le fond de la question, je pense que le mur de Berlin qui sépare journalistes et bloggeurs est déja tombé. Les meilleurs bloggeurs construisent des medias, dont la crédibilité repose déja, comme celle des médias tradionnels, sur l'expertise et ... sur la marque!

Des parques comme Techcrunch, GigaOM, Mashable, Dailykos aux US... et aussi Scobble ou Jeff Jarvis (ah oui! une différence quand même, certaines marques de Blogs sont des personnes, plus connues que leurs blogs!)

Versac, Press-Citron, ou Morandini etc en France.

Cela dit, les pratiques restent parfois différentes entre les journalistes et les bloggeurs: importance de la conversation, du réseau, des liens, ...

Le haut de la pyramide des bloggeurs, indiscutablement, renouvelle la profession de journaliste.

pierre chappaz a dit…

Bonjour Benoit, tes posts sont toujours aussi intéressants, merci!

Sur le fond de la question, je pense que le mur de Berlin qui sépare journalistes et bloggeurs est déja tombé. Les meilleurs bloggeurs construisent des medias, dont la crédibilité repose déja, comme celle des médias traditionnels, sur l'expertise et ... sur la marque!

Des marques comme Techcrunch, GigaOM, Mashable, Dailykos aux US... et aussi Scobble ou Jeff Jarvis (ah oui! une différence quand même, certaines marques de Blogs sont des personnes, plus connues que leurs blogs!)

Versac, Press-Citron, ou Morandini etc en France.

Cela dit, les pratiques restent parfois différentes entre les journalistes et les bloggeurs: importance de la conversation, du réseau, des liens, ...

Le haut de la pyramide des bloggeurs, indiscutablement, renouvelle la profession de journaliste.

Natacha QS a dit…

Je dirais la même chose que P. Chappaz, tes notes sont toujours intéressantes.

Il me semble aussi comme toi qu’il faut être pragmatique, le numérique est en train en marche est rien ne pourra l’arrêter. Dans ces conditions, cela nous demande de penser différemment et pas à se replier sur soi-même.

L’écosystème informationnel mute (j’adore ce métier de journaliste que j’ai exercé au siècle dernier). Benoît, tu avais participé à notre réflexion sur la néthique et les médias sociaux, la question de l’éthique paraît encore une fois fondamentale. Il serait temps que des journalistes, éditeurs de contenus et blogueurs se mettent ensemble à une table et trouvent des points de convergence, d’ailleurs cette note est un bon départ.

Le risque à ne pas s’autoréguler, c’est de voir aussi la crédibilité du Net s’étioler. Il y a une attente, il me semble, dans les médias participatifs, sociaux et indépendants. Cela pose à nouveau la question du rôle politique du journaliste (et aujourd’hui du blogueur) en démocratie.

P.-S. : Je pense que le terme blogueur n’est pas approprié, faudrait-il utiliser celui de contributeur ou d’éditeur de contenus personnels ?

Pierre Chappaz a dit…

J'ai creusé un petit peu la discussion ici : http://www.kelblog.com/2008/06/les-journaliste.html

Thomas Bertrand a dit…

Je ne sais pas si dire que les journalistes français se méfient des blogs et totalement fondé.

J'ai été plusieurs fois en contact avec des journalistes qui m'ont contacté via mon blog que j'écris depuis Kyoto.

J'ai été très surpris d'avoir été contacté, par exemple, par le rédacteur en chef de l'émission Un Oeil sur la planète, de France 2, lors de la préparation de sa dernière émission sur le Japon (diffusé hier soir).

Quelques blogs peuvent vraiment apporter une crédibilité reconnue par les «professionnelles» que sont les journalistes (pas toujours).

NatachaQS a dit…

J'ai aussi un peu développé sur Mémoire Vive (avec une belle photo de Benoît :-) :
http://www.memoirevive.tv/blog/le-role-politique-journaliste/

Anonyme a dit…

On peut se féliciter que demain tous les journalistes seront des blogueurs lorsque l'on est salarié par le Monde qui, n'étant pas encore assez endetté pour déposer son bilan, peut se le permettre

Lorsque l'on est blogueur et que l'on gagne 5 centimes par clic sur du adsense, ça laisse pas trop l'opportunité de faire du grand reportage. Bien sûr on nous répondra qu'il faut réinventer le modèle: cela consiste si j'ai bien compris à faire VC, conseiller en com ou autre en plus de son blog ?

Si le journaliste de demain c'est le blogueur payé une misère par adsense et aux multiples activtés à côté ben il n'y a plus de journalistes seulement un passe temps.

Et lorsqu'on me montrera Eolas parler en "mal" de ces clients je pense que les poules auront des dents...

mlm a dit…

Oui, là je suis bien d'accord avec Anonyme, les blogueurs sont des passionnnés des infos et de l'actualité et pas assez fous pour être payés à la pige par les grands médias, le blog doit rester une passion et un loisir en complément d'une activité professionnelle, à moins que tout se développe entre temps, ce qui m'étonnerait fort !
Les journalistes n'ont rien à craindre des blogueurs, qui bien au contraire poussent certains sujets plus loin que leurs billets, et les font partager en ligne, une forme de forum intéractif ;-)

Slovar a dit…

Sympathique au premier abord, cette initiative montre quand même que la profession essaye de récupérer les blogueurs pour les ... formater.

La très grosse différence d'indépendance entre blogueurs et journalistes professionnels repose sur la puissance publicitaire qui s'impose tous les jours aux professionnels.

Ironie de l'histoire, alors que la presse perd de plus en plus de budgets publicitaires, je n'ai jamais autant été sollicité par des agences de buzz qui m'expliquent que le ton des blogueurs notamment en politique loin de faire fuir les annonceurs leur donnent de nouvelles idées.

A mon humble avis, ce sont les annonceurs qui vont "professionaliser" les blogueurs en leur faisant gagner de petites sommes d'argent. Au fond, la boucle sera bouclée au détriment d'une presse classique au mains des pouvoirs économiques depuis bine longtemps

Cordialement

Slovar les Nouvelles
http://slovar.blogspot.Com

Sébastien Bailly a dit…

Et si on inventait de nouveaux modèles, dt-on toujours... Et bien oui, tiens : en proposant des services en plus de l'information. C'est ce que je teste dès à présent sur Grand-Rouen.com : http://www.grand-rouen.com/message-de-service/les-boutiques-du-grand-rouen/2834/