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mardi 12 janvier 2010

Révolutionner la presse: la "Google Newsroom"


Les périodes un peu agitées sont des périodes très actives où l'on multiplie les idées. J'ai eu l'occasion de réfléchir, à mes heures perdues, à un concept de rédaction recomposée autour du web et du print, et comme j'ai trouvé cette réflexion passionnante, j'ai décidé de partager son résultat avec vous et d'ouvrir un échange.

Cela fait longtemps que l'on parle et propose des modèles de rédaction intégrée (le modèle le plus connu est celui proposé par l'Ifra). Un exemple, la rédaction intégrée du Daily Telegraph, qui fout un peu la trouille au premier abord:



Le problème c'est que, bien souvent, ce modèles très théoriques se heurtent à la réalité des rédactions: des journalistes orientés print avec une très faible agilité web. Mais surtout, des journalistes déchirés entre "deux médias" à qui l'on dit: vous allez publier pour les deux médias. Ce qui entraîne deux blocages:

1) Le web n'est pas un tuyau dans lequel on fait passer n'importe quel contenu et les articles print sont très souvent inadaptés au web et au mobile (par exemple, au Monde.fr, les articles des journalistes papier font 30% de la production, mais moins de 15% du trafic). Il ne suffit pas donc d'écrire et de rediriger vers un tuyau. Mais de produire un contenu en fonction d'un environnement.
On fait la même erreur aujourd'hui avec le mobile, en poussant simplement les contenus web vers les applis nomades.

2) Les journalistes deviennent schizophrènes. Ils deviennent "bi-médias" et ont l'impression de bi-travailler, ce qui pour eux veut dire "deux fois plus"... Conséquence: continuent de produire avec une vision papier.

Il faut donc oublier cette vieille notion de fusion des rédactions, mais faire un choix, aller là où l'information respire, là où les lecteurs/utilisateurs sont connectés et impliqués, créer une seule rédaction "là où ça se passe", c'est à dire sur le réseau. C'est le coeur de l'info. Tout le reste n'est que mise en scène.

Pourquoi le réseau ? Parce que l'ère Google a tout bouleversé. Et généré l'émergence (et la nécessité) de ce que l'on appelle un journalisme en réseau. Un journalisme qui passe de la simple production de contenu pour devenir process, et qui s'appuie sur la force du réseau (fragmentation de l'info, nouveaux rythmes, médias sociaux, contenus générés par l'utilisateur...) pour produire et distribuer l'info.

Vous allez donc vous retrouver avec non pas avec une rédaction "bi-média", ni avec deux rédaction (une web, une papier), mais trois rédactions que je répartirais dans 2 sous-groupes:

1 journalisme de production de valeurs (la Google rédaction)
1 journalisme de mise en scène (community management et secrétariat de rédaction)

Notez bien que je n'utilise pas le mot "journaliste", mais "journalisme". Le journalisme pris comme une fonction (intégrant donc le partage de compétences journalistiques avec des non professionnels), non comme un métier.

Prenons l'exemple de la rédaction d'un journal papier, que nous appellerons "L'espoir".
- 100.000 exemplaires/jour
- 1€
- 36 pages.
- Rédaction print: 85 journalistes + 7 sécrétaires de rédaction.
- Rédaction web: 7 journalistes + 1 community manager.
Soit 100 journalistes.
Une belle rédaction. Sauf qu'ils ne sont numéro un nulle part. Pas assez nombreux sur le web, trop à l'étroit sur le papier.

Imaginons maintenant une nouvelle rédaction. Toujours avec nos 100 journalistes. Mais une rédaction que nous mettons presque entièrement sur le "digital" ce qui nous permettra d'être premier sur l'info web et mobile.
Tout en publiant un journal de meilleur qualité ce qui nous permettra de faire grimper les ventes, éventuellement le prix. Et, incidemment, de gagner plus d'argent.



1- Un journalisme de production de valeur: la Google Newsroom.

Composée de 80 de vos journalistes, mais intégrant également les autres productions journalistiques (via le journalisme de liens), les blogueurs et plus généralement l'activité des utilisateurs encadrée par le média.

Les 80 journalistes sont rassemblés en 10 "business units", c'est à dire en pôles thématiques. Un peu comme un média indépendant (qui pourrait avoir une autre marque) piloté (ou pas) par un responsable de pôle, autour duquel se rassemblent 8 journalistes, des blogueurs, une communauté + 1 marketing et 1 commercial (qu'on peut mutualiser sur plusieurs pôles).
Chaque pôle peut également avoir son SR et son community manager associé.
(On peut aussi imaginer 3 gros pôles de 16 journalistes et 3 pôles de 10 journalistes etc).

Dans chaque pôle, on s'organise pour produire du journalisme de valeur ajoutée. Où l'on se pose toujours la question: puisque tout le monde traite à peu près la même info sur le réseau, quelle est ma valeur ajoutée ?

Vous retrouvez donc:

- des reporters (journalistes + blogueurs): ils ne "couvrent" pas l'actu, ils ne batonnent pas de dépêches, ils ramènent des infos.
Ils vont sur le terrain du web ou le terrain "réel". Ils publient sur plusieurs rythmes : live tweeting, articles, vidéos, données, enquête de fond... Ils peuvent également animer une communauté de blogueurs/utilisateurs avec qui ils peuvent co-produire l'info.

- des curators (journalistes+amateurs): eux, par contre, "couvrent" l'actu en triant, vérifiant et éditant en live tout ce qui se fait de mieux sur le web et dans les médias. Ils font du link journalism ou l'organisent, ils rendent l'info plus accessible.

- des chroniqueurs (blogueurs, journalistes, experts): ils ouvrent des conversations et mettent en perspective.


2- Un journalisme de mise en scène:

- Une équipe de 10 super secrétaires de rédaction, chargés de mettre en scène l'info dans les 36 pages. Ils ne travaillent plus que sur 3 ou 4 pages chacun, mais ils ont un vrai travail de SR "à l'ancienne". Ils récupèrent les contenus publiés par la Google rédaction et les font vivre différement. Ils sont chargés de rendre l'info plus lisible, plus visuelle, de faire tout ce que le web ne sait pas faire. Il peut également demander aux journalistes, ou récupérer sur le web, via des agences, des cotenus complémentaires.
Un très bel exemple de que le papier est capable de faire: le quotidien portugais "I".



Avec l'aide des SR, chaque business unit "digitale" peut décider de produire des hors-série papier.

- Une équipe de 10 community managers et data journalists
, chargés de la mise en scène de l'info sur le web et mobile. En fait, ils sont surtout chargés de l'expérience de l'utilisateur avec l'info. Ils s'occupent de la qualité de "l'engagement" (au sens américain du terme, c'est à dire l'implication de l'utilisateur avec les contenus).

Ils travaillent aussi sur la mise en scène de l'info sous forme de bases de données (comme le fait le New York Times).



Mais aussi sur leur organisation dans des pages de "topics" qui rassemblent, sur des pages web, l'essentiel de ce qu'il faut savoir sur un sujet d'actu (posts, liens, tweets, données froides etc). Ce que fait très bien le Huffington Post avec ses "big news pages".



Résultat, une rédaction en réseau, puissante, complètement réorganisée. La Google Newsroom.
80 Google Journalists, ce serait la première rédaction en ligne de France.
Imaginez la même chose avec les 200 journalistes des grosses rédactions des quotidiens nationaux.

Vous allez me répondre: mais les 80 journalistes papier seront-ils capables d'aller sur le réseau ?
Dans de nombreuses rédactions, le niveau web est proche de zéro.
Je pense que oui. Ce qui est bloquant, c'est le bi-média, la schizophrénie. Maintenant, si le message et l'environnement est clair, s'il est bien formé, un bon journaliste fera du bon journalisme.
Les plus réticents auront la possiblité de s'éclater vers un sécrétariat de rédaction dépoussiéré et créatif.

C'est un modèle que l'on peut évidemment facilement reproduire pour la télévision et la radio.
Qu'en pensez vous ?

mercredi 14 octobre 2009

Manuel de survie du journaliste 3.0 en milieu mutant

Voici les slides de mon cours d'introduction au journalisme en réseau, donné hier aux étudiants journalistes de 1ère année du CFJ.
Je l'ai surtout utilisé comme support de conversation, mais je me suis dit que les données et idées rassemblées dans ce petit doc pouvaient intéresser un plus grand nombre.

Je n'ai pas cité mes sources dans le powerpoint, je le fais donc ici. En vrac : Jeff Jarvis, Jean-François Fogel, Jeff Mignon, Francis Pisani, Mathieu Stefani, Bernard Poulet, John Temple pour les données et l'inspiration...

vendredi 5 juin 2009

Forçats de l'info, dépêches d'agence, coûts et salaires... on se pose les vraies questions ?


Je ne me suis pas exprimé sur la polémique provoquée par l'enquête édito de mon confrère du Monde sur les "forçats de l'info" (le surnom qu'il donne aux journalistes web).

Rien à ajouter au débat buzz, dont vous trouverez la plupart des éléments dans Libération (ainsi que sur le blog de "misspress", future journaliste web, et sur Rue89).

Rien à ajouter à chaud, parce que l'article qui a mis le feu aux poudres vulgarise caricature à l'extrême une situation complexe. Il simplifie trop (même s'il dit parfois vrai). Et il évite de manière trop évidente la nécessaire remise en question du vieux modèle de journalisme porté par l'industrie de la presse papier, pour nous permettre, nous professionnels de l'info sur le web, de débattre sérieusement d'un vrai sujet: qu'est-ce que le journalisme aujourd'hui ? Quels sont ses nouveaux rythmes, ses enjeux, ses frontières, ses contradictions? Quelle place donnent les médias papier, aujourd'hui dans l'impasse, à sa nécessaire mutation ?

J'ai donc préféré de rien dire (à part constater qu'il s'agissait du premier buzz orchestré (et brillamment orchestré! Sur Twitter!) par un journaliste papier du Monde. Ce qui, d'un point de vue sociologique, est assez intéressant).

Mais si on se posait les vraies questions ? Si on mettait (vraiment) les pieds dans le plat ?

1- Précarité, salaires: dire qu'un journaliste est mal payé, sans contextualiser, ne veut rien dire.
C'est tout le modèle de la presse online et offline qu'il faut prendre en compte, car les "OS" de l'info on en trouve sur le papier, en radio, en télé, comme sur le web, depuis des années. Les grilles de salaires varient selon les médias et leurs modèles d'affaire.

La vraie question à se poser aujourd'hui, pour chaque média c'est: Combien coûte, combien rapporte l'info ? Qui est payé, combien, pour faire quoi aujourd'hui? Pour quels vrais résultats, pour quelle valeur ajoutée ? Sur le web, comme ailleurs (surtout ailleurs), il y a d'importantes lignes de coûts que l'on pourrait supprimer pour les affecter ailleurs.

2- Par exemple: avons-nous besoin de payer (même mal) des journalistes pour reprendre mettre en forme des dépêches AFP ou Reuters?

Cela fait un moment que je pense que le modèle industriel sur lequel s'appuient les agences de presse est mort.

- A quoi ça sert, pour un média papier, de payer 1 million d'euros par an pour des dépêches AFP puisqu'on peut déjà les trouver sur Google ?

Je veux dire par là: pourquoi les publier puisqu'elles sont déjà accessibles (et donc dépassées), et surtout pourquoi payer la consultation sur le fil d'agences quand on peut consulter les mêmes infos, et même plus d'infos, sur Internet ?

Avec 1 million d'euros par an, on paie 15 journalistes.

Je ne dis pas que l'AFP ne sert à rien. Son travail de collecte d'info brute est indispensable. De qualité.

Je dis que la façon dont elle commercialise et distribue son info est obsolète.

Le batonnage des dépêches ne sert à rien. Ce n'est pas une mission pour des journalistes, mais pour des agrégateurs d'infos comme Yahoo ou Google News.
Qui va payer l'AFP ? Je ne sais pas. L'Etat, une taxe, Google... Mais pas les sites d'infos.
Pourquoi ? Parce que ce n'est pas leur mission.

- Un site d'infos qui se passerait des dépêches d'agence économiserait entre 10.000 et 50.000 euros par mois (si je tiens compte des salaires des journalistes chargés de mettre en forme ou d'enrichir les dépêches).

Avec 50.000 euros, on paie une petite dizaine de journalistes. On peut en affecter 1, 2 ou 3 à faire de la veille d'infos et du journalisme de liens pour produire les breaking news. Et le reste à faire : de l'enquête, de la contextualisation, du reportage, de l'animation de communauté, de la documentation etc etc

Quand j'ai arrêté l'AFP et Reuters sur le Post.fr, j'ai embauché deux journalistes et l'audience a grimpé de 25%.



3- Le paysage de l'info a encore muté ! L'info s'est accélérée, elle s'est techniquement scindée en deux.

Quel est ce paysage?

C'est Matt Thomson qui en parle (indirectement) le mieux. Matt a participé au fameux EPIC 2014 (sur l'avenir des médias) et au blog "newsless.org". J'ai eu le plaisir de croiser la semaine dernière.

Sa baseline, provocatrice (et intraduisible!):
"It's time to stop breaking the news, and start fixing it"
Je ne rentre pas dans le détail de son discours, je vous renvoie à ses travaux, mais ce qui ressort de son analyse c'est qu'il y a deux rythmes, deux valeurs d'infos, qui s'entrecroisent:

- Les breaking news, l'info en direct, remise à jour régulièrement. C'est désormais le domaine de Twitter, ce site de microblogging (petits posts de 140 signes) qui, en quelques années, s'est imposé comme le Google de l'info live.

Cela peut vouloir dire qu'il faudra remplacer ces archaïques articles-dépêches qui nous prennent tant de temps, par des "topics" (des fils de news sur un sujet) qui seront mis à jour par des micro-articles de 140 signes (brèves ou liens): par des journalistes, ou par la communauté. Ici, la valeur, ce n'est pas la mise en forme, l'illustration, mais l'immédiateté et la conversation.

- Les "wiki news", l'info façon wikipédia: sur un sujet d'actualité (aussi "chaud" que le crash d'un Airbus, ou sur une temporalité plus large comme la crise financière). Une info ressource, à forte valeur ajoutée, remise à jour avec la communauté, qui contextualise, permet d'aller plus loin, de comprendre, qui sert de ressources et éditorialise les ressources existant sur le web.
C'est aussi l'info de première main, exclusive, de l'enquête, du terrain (web et "in real life"). Le tout compris dans le cadre d'une mécanique d'info en réseau.

On passe du contenu/story au "topic", du contenu/article au process. L'info vivante, communautaire, où la mission du "journalisme" (pris comme une fonction partagée avec la communauté, pas comme un métier) est d'éditorialiser, d'enquêter, d'animer, de rassembler, de copier (si si...) et d'enrichir en permanence.

Alors, prêts à (per)muter ?

mardi 30 septembre 2008

Etats Généraux de la presse: et si on laissait tomber le papier?


Question provocatrice, évidemment... Certains quotidiens ont encore de la marge (mais pas tous!).  
Et, au vu du rapport Giazzi (préambule Etats Généraux de la presse du 2 octobre voulus par Nicolas Sarkozy) qui veut laisser croire (mais qui y croit?) que l'on va régler la crise des médias face à la révolution numérique en favorisant les concentrations, on peut se demander s'il ne serait pas aussi sérieux de juste soupeser la question. Juste comme ça. Pour savoir.

Si, demain, comme la finance aujourd'hui, l'industrie de la presse papier s'effondrait... Si elle n'était plus capable de financer son outil de production. 
Impossible bien sûr... mais au cas où. Disons que... peut-être.

Alors que les rédactions papier accélèrent leur régime minceur aux Etats-Unis (dans un an en France? deux ans?) en fermant bureau sur bureau, en entamant un long et douloureux processus de licenciements massifs (plus de 8000 cette année), et en continuant de perdre des recettes publicitairs (-77 millions de $ sur le print vs + 6 millions de $ sur le web pour le Washington Post en 200è) où faut-il investir? Sur quel modèle se construiront les médias de demain? 

Il y a évidemment une révolution à faire, qui n 'est pas encore faite, et de courageux investissements à engager sur le Net pour éviter la catastrophe. Mais la question qui bloque  reste la même: le modèle économique est-il solide? Aujourd'hui, près de 70% du budget des quotidiens papier va dans la fabrication et la distribution... On pourrait même calculer qu'un certain nombre de postes éditoriaux sont directement liés au modèle papier. Et que (même si les revenus publicitaires du print sont 10 fois supérieurs à ceux du web) on pourrait donc économiser énormément de coûts en se passant de ce vieux support. 
Alors imaginons, juste pour provoquer: Et si l'on décidait d'arrêter le papier pour se consacrer uniquement au web? Est-ce ce que ça serait réaliste? A court terme? Non? Et à moyen terme?

Dans sa dernière chronique, Frédéric Filloux, s'essaie à un exercice audacieux de calcul.
Un peu aléatoire... mais qui a le mérite de poser concrètement le débat.


Il se demande: pourrait-on basculer la rédaction de 400 journalistes d'un grand quotidien national sur un site pure-web ? En gros, peut-on transposer le budget de production d'un média print vers un média web? 
A l'heure où l'on se demande comment la presse papier franchira le rubicon (hausse des coûts de prod, baisse de la diffusion et de l'investissement pub...) dans les deux prochaines années (ce n'est pas moi qui le dit mais la Deutsche Bank) les équations de l'ancien directeur de la rédaction de 20minutes.fr  pourraient en intéresser quelques-uns: 

1- Les coûts?
Filloux calcule : un  média sur le web peut produire une info de qualité équivalente à un grand quotidien papier avec une rédaction d'une centaine de journalistes (plus de la moitié de la rédaction du Monde, par exemple). Soit...

100 journalistes = 6 millions d'euros par an (60.000 € par personne).
Il ajoute, à la louche : 1 million pour la technique et l'infrastructure + 2 millions pour le marketing + 1 million pour l'administratif et le reste. 
Résultat= 10 millions par an.
C'est assez faible comme coûts de production, si je compare aux structures moins lourdes que je connais,  mais soit... considérons que l'on parvienne à trouver une organisation efficace à 10 millions impliquant une centaine de journalistes, en économisant lourdement sur les frais techniques, et externalisant au maximum.

2- Quelle audience pour générer plus de 10 millions de CA/ an?
Nouveau calcul de Filloux: 1 visiteur rapporte en moyenne 0,1 et 0,25€/mois. Pour obtenir 850.000 € par mois (10 millions/an), "il faudrait 8,3 millions de VU par mois". Ce qui est assez approximatif: on peut obtenir un CA pub équivalent avec beaucoup moins de VU, tout dépend du créneau, de la force de la marque et de la position du média sur le marché. 
En même temps, le réservoir pub n'est pas non plus extensible. La pub sur le Net pour les sites de news est encore instable. Et même 8,3 millions de VU Nielsen (ce qui est déjà énorme pour la France) ne seraient pas transformés automatiquement en 850.000 euros...

C'est donc très compliqué. Et Frédéric Filloux d'apporter deux pistes: 
- Ne pas se développer sur un grand média généraliste multithèmes mais plutôt sur le modèle : 1 thématique, 1 site. Avec des rédactions plus réduites mais un potentiel de développement plus important (ex: le Huffington Post, spécialisé dans la politique, qui dépasse le Los Angeles Times, généraliste).
- Diversifier ses revenus: s'appuyer sur le site d'infos pour développer des services. Ce n'est pas nouveau, mais toujours pertinent.

Trois bémols, cependant: 
 Et c'est la limite de l'exercice des chiffres.
1- S'il faut entre 4 et 8 millions de VU rapidement pour éponger les coûts, difficile de le faire sans marque. lefigaro.fr et lemonde.fr ne sont pas en tête uniquement parce que ce sont de bons sites d'infos.
2- Basculer sa rédaction sur le Net? Théoriquement, oui, mais quelle rédaction? Les journalistes print? Je ne connais pas de rédaction papier qui soit en mesure aujourd'hui de faire travailler tous ses journalistes sur Internet (mais je me trompe peut-être...).
3- Enfin, pourquoi une aussi grosse rédaction? 100 journalistes= 100 fois plus d'audience que 10 journalistes ? Certainement pas. Il faut aussi prendre la mesure de la nouvelle mécanique qu'implique Internet. C'est un nouveau journalisme qui émerge sur le web, mais pas forcément qu'avec des journalistes.

mercredi 24 septembre 2008

What is left to journalists ?

Things have changed. The fact is that the way audience consume information changes the way information is produced and distributed. It changes the people who produce this information and how they do as well.

It changes journalism. It changes journalists. But which journalists?

Let's have a look :

1- When you need 900 journalists to run a print media then put your content online, you don't gain a bigger audience than a thirty journalists media. Anyway, even if you want, you can't build a hundred journalists newsroom because you just don't have the money to.

That's a real threat: this year, in the US, more than 8.000 journalists have been fired in the traditional medias. Will they work online ? No.


A student asked me last month: “But.. If money leaves the print press, it should go to the Internet”. Yes, but money doesn't go to news medias on the Net. It goes to services. It goes to search engines. They are new medias, that trust the ads, but they're not “news” medias. So... less money... less journalists.


2-
Jeff Mignon (in french) and Grzegorz Piechota recently asked the good question:

what is the value of journalism? Jeff asks: Do you think that a news has a value by itself or do you think that the value comes from what you do with this news? At Lepost.fr (the new experimental web media I'm in charge of), we just stopped to pay for the AFP and Reuters feeds because they didn't give any value to our production. You still need breaking news, but they're spread everywhere at the same time. You can even be informed of an event before AP and Reuters just by checking your Twitter account...


And there's a new thing: if you are a mass media, you need to send journalists to cover the event. All mass media do it. Consequently, there are thousands of journalists covering the same event at the same time, releasing the same raw news, photos, videos, at the same time. This is what I call closed medias: print, TV...


In a network environment, sending journalists everywhere just to cover news is a nonsense. Because news are shared everywhere for free, instantly, by journalists and citizens.

There's more and more news shared and spread on the network. For network medias, the job now is: how do I connect these news together to make sense emerging from it? How can I give value to news ? How can I bring new material, best links choice, emotion, analysis, sense among this Internet noise, invaded by several million of news?

Have you got the answer? So, another question: who does this job best?

Who is able to make the most accurate aggregation of news? Who can make the best analysis on the financial crisis? Who can open the hottest conversations about politics? Who will be the best expert about the iPhone (journalists or a mobile phone addict)? And even: who is the best to detect the last important breaking news released on the Internet (at Lepost.fr, we created teams of super readers who alert us whenever they read something interesting on the Net. They're simple citizens, non journalists, but super readers addicted to news...).


Participative medias, bloggers, and medias based on user generated content showed that most of the time, non journalists where more effective to give value to the news. Not because they're not journalists, but because they know what they're talking about, they can bring emotion, authenticity, knowledge. They're experts, they're witnesses, they're addicted to one matter and they know everything about it. So, maybe it is still journalism. But this new “journalism” is not only, at least, a matter of journalists. Here comes the time of shared journalism.

So, what is left to journalists?

Education of citizens to help them bring the news? Investigation?

That's not only a provocative question.

There will be more and more news, more and more “journalism”, but maybe not with the journalists we know today. And maybe not with journalists. Well... not so much.

lundi 14 juillet 2008

La nouvelle économie des rédactions du futur

Et si l'on confiait à Google la distribution des contenus des journaux? "Comme ça les groupes de presse se concentreraient sur ce qu'ils savent faire: du journalisme."

C'est le nouveau pavé dans la mare jeté ce week-end par Jeff Jarvis, blogueur new-yorkais et spécialiste renommé des médias sur Internet.

Deux jours plus tôt, il proposait également une white list et une black list de ce qu'il faudrait supprimer dans les rédactions, et ce sur quoi il faudrait investir (Eric Scherer en a fait une excellent synthèse sur son blog "AFP Mediawatch"). Décoiffant!

De quoi s'agit-il?

- Google est très bon en technologie, les journaux non. La culture industrielle est bien ancrée: ils ont touours imprimé et distribué leurs journaux. Ils font pareil sur Internet.
Il faut qu'ils sortent de la logique de la distribution, insiste Jarvis: "Google est déjà le distributeur de contenus incontournable du Net". La distribution échappe déjà aux journaux: leur audience sur le Net dépend de plus en plus des moteurs de recherche et passe de moins en moins par la sacro-sainte "Une".

Puisque c'est le contenu plus que le site web qui compte ("si l'information est importante, elle saura me trouver") laissons donc Google, les agrégateurs et les réseaux sociaux s'occuper de leur métier: la technologie et la distribution. Logique? Révolutionnaire! "Cessons donc de nous différencier par la technologie, mais par le contenu".

Jarvis rebondit en fait sur un commentaire de Bob Wyman, qui travaille chez Google :" Puisque Google est capable d'héberger les journalistes citoyens gratuitement, ils doivent pouvoir le faire également gratuitement pour les journaux (...), ils ont tous les outils nécessaires pour ça."
"Voici mon conseil, journaux ("papers") : Sortez le plus vite possible du buisiness de la fabrication, de la distribution et de la technologie. Eteignez les rotatives. Externalisez les ordinateurs. Externalisez l'editing en Inde ou chez vos lecteurs. Collaborez avec le public. Et, ensuite, demandez vous qui vous êtes. La réponse importe vraiment..." (J.Jarvis)

"Il faut choisir son business, son métier", résume le blogueur. "Le nôtre c'est le journalisme."
L'argent économisé sur la fabrication et la distribution irait donc au journalisme, mais quel journalisme?

Dans un autre post, Jeff Jarvis propose une liste de ce qu'il faut supprimer, alléger ou enrichir dans les rédactions. A lire (et à compléter ici)

(Le résumé en français est ici)

Que préconise-t-il ?

1- Faites ce que vous savez faire bien, et faites des liens vers le reste.


2- Les journalistes doivent accompagner et éduquer les lecteurs et les citoyens pour les aider à remonter leurs propres reportages, témoignages et opinions.


3- Payez des blogueurs.


4- Que restera-t-il aux journalistes, demain? L'investigation notamment. Mais ça coûte cher. D'où l'intérêt d'économiser sur le reste (editing, breaking news, chroniques, technologie...). Mais le journalisme d'investigation est l'un des rares secteurs où les médias doivent pouvoir faire appel aux contributions du public, voire au mécénat.


En résumé: puisqu'il y aura moins d'argent demain dans les médias (moins de journalistes, mais pas moins d'information), devons-nous, comme le suggère Jarvis, prioriser à l'extrême?


Avec une seule question clef: quel est votre métier?

dimanche 15 juin 2008

Quand les journalistes apprennent aux blogueurs à devenir des médias


Tandis qu'en France, crise oblige, les journalistes continuent de regarder d'un oeil méfiant les blogueurs, ces "médias amateurs", aux Etats-Unis, la société des journalistes professionnels (society of professional journalists) organise des sessions à 25$ la journée pour former les blogueurs aux bases... de leur métier!

L'objectif est avant tout de les aider à se protéger légalement: s'ils ne sont pas professionnels, ils n'en sont pas moins des "publishers", des médias. Ces trois dernières années, plus de 100 jugements ont été rendus contre des blogueurs pour un total de 17 millions de dollars, rapporte Robert Cox, president de la "Media Bloggers Association". 60% pour diffamation, 25% pour des infractions aux droits d'auteur, et 10% pour des atteintes à la vie privée.

L'autre objectif est également de les sensibiliser sur leurs droits, sur la liberté d'informer, mais aussi de leur apprendre les techniques de base du métier de journaliste.

Cinq sessions au programme donc:

  1. L'éthique journalistique
  2. La loi
  3. Où trouver les bonnes infos, les bonnes sources
  4. Les techniques de base du reportage
  5. Tour d'horizon des technologies à utiliser

Autrement dit, tous les outils pour faire de ces blogueurs amateurs et potentiellement concurrents des médias dignes de confiance.

Voici le crédo de la société des journalistes professionnels (SPJ):

"Plus il y aura de couverture de l'information, mieux le monde se portera. Avec l'Académie du journalisme citoyen, la SPJ veut aider à toute personne voulant pratiquer le métier, de le faire efficacement, et de façon responsable.
La SPJ entend aider les participants à comprendre comment les pratiques responsables les aideront à atteindre leurs objectifs et les aideront à gagner une solide réputation journalistique au sein de leurs communauté et dans le monde."

D'aucuns diront que ces journalistes se tirent une balle dans le pied. D'autres répondront qu'ils refusent au contraire de se mettre des oeillères et essaient d'apporter une pierre au nouvel édifice de l'information.

A l'heure où les grandes rédactions commencent à licencier leurs journalistes après avoir taillé autant qu'elles le pouvaient (syndicalement) dans les effectifs techniques, où 40% des grands journaux américains perdent aujourd'hui de l'argent (Jeff Jarvis), et où l'on commence à se dire que cette masse grossissante de journalistes sur le bord de la route ne pourra jamais être absorbée par Internet, l'initiative de la SPJ est particulièrement intéressante... et symptomatique du changement profond, très profond, qui est en train de s'opérer dans la profession.

A lire (et voir) également, la session de formation en ligne pour les "journalistes citoyens" sur le site de Knight Citizens News Network, ainsi que la vidéo d'introduction de Jeff Jarvis, professeur de journalisme et blogueur. Il explique en substance que les blogueurs doivent apprendre à rester "safe" (à se sécuriser) et qu'ils doivent surtout continuer de publier toujours plus...

Enfin, un exemple intéressant de journalisme citoyen local est à découvrir sur ce site d'infos à but non lucratif: sur ChiTown Daily News, 77 bénévoles relaient l'info hyperlocale à Chicago. Le fondateur fait participer ses journalistes citoyens aux sessions de formation de la SPJ...

Quel rôle reste-t-il donc aux journalistes ?
On peut déjà se dire que:

  • Il y aura sans doute plus d'infos, mais moins de journalistes qu'avant
  • L'apport et la distribution d'informations sera de plus en plus partagée entre les citoyens et ce que nous appellons aujourd'hui "médias"
  • La notion même de média va encore évoluer profondément
  • Les journalistes, qui n'ont plus le monopole de l'info, n'auront peut-être plus le monopole du tri et de la vérification.
  • Ils perdront aussi le monopole de ce nouveau rôle qu'on veut leur faire jouer: animer des communautés, faire circuler les infos de la communauté. La communauté s'en charge parfois toute seule. Des outils comme Friendfeed vont dans ce sens.

Et s'il fallait raisonner autrement? Ne pas se demander s'il reste encore un métier de journaliste, mais considérer dans sa globalité ce nouvel environnement d'informations. Et s'interroger sur la meilleure manière de le faire fonctionner pour que la liberté d'informer en sorte renforcée. Une chose est sûre, semblent-dire Jeff Jarvis et la SPJ: plus ils y aura de citoyens pour couvrir l'information, mieux le monde se portera. Une fois que l'on a posé cela, quelles nouvelles règles, quel nouvel écosystème mettre en place pour que cette liberté ne se transforme pas en brouillard, source de toutes les manipulations ?

Que pensez-vous de tout ça?

dimanche 25 mai 2008

Journalistes: révolution ou choléra?

Je reviens des Assises internationales du journalisme de Lille (où j'intervenais sur le journalisme participatif).

Sur son blog (et sur Médiachroniques) Philippe Couve (l'un des animateurs de ces journées) n'est pas tendre avec la profession. Le bilan est morose:
"Ce sont le désarroi et la tentation du repli qui dominent"

Le constat est là. Après deux années où, dans les débats sur la révolution des médias, il était surtout question des nouvelles pratiques et des moyens d'y arriver, avec en toile de fond cette vague menace apocalyptique de l'effondrement du papier (mais personne n'aime les apocalypses), l'heure est aujourd'hui à une véritable crise existentielle.

C'est l'angoisse d'une profession qui commence aujourd'hui à réaliser concrètement que les temps ont changé. Que l''argent n'arrive plus. Que les plans sociaux s'enchaînent dans la presse traditionnelle. Que les coupes dans les grosses rédactions ne font que commencer.

Révolution ou choléra (pour reprendre l'expression de la présidente de l'Association des rédacteurs en chef aux Etats-Unis)? Cette sale ambiance s'alourdira encore dans les prochaines années en France, comme c'est déjà le cas aux Etats-Unis. La presse nationale surfe dangereusement sur l'effondrement. La presse régionale suivra.

C'est une révolution avant d'être un choléra. Une révolution d'autant plus angoissante pour les journalistes des "vieux médias" que l'univers d'Internet ne ressemble pas du tout au leur.
On essaie de se rassurer avec les expériences de Rue89 ou Médiapart qui plaquent sur le Net les fondamentaux du journalisme traditionnel (le reportage sur le terrain, la signature, l'analyse et, pour Mediapart, même si ça ne fonctionne pas, le modèle payant...), mais l'angoisse reste. Il n'y a plus de repères.

A côté du gros point d'interrogation économique (qui aura besoin de journalistes demain?), 2008 semble être, plus que jamais, le point d'interrogation existentiel de toute une profession.

"A quoi sert un journaliste ?" C'était la question leitmotiv des Assises du journalisme. Sous-entendu: un journaliste sert-il encore à quelque chose?

Dans "l'atelier des médias" sur RFI (à laquelle je participais vendredi dernier), Philippe Couve pose lui aussi la question. Vous pouvez y écouter les réponses d'une poignée de spécialistes . Et lire nombre de contributions sur le site des Assises.

Le débat est encore largement ouvert.

- Il semble clair que le journaliste est en train de perdre son rôle d'intermédiaire entre les faits (l'événement) et l'individu, entre les "grands" de ce monde et les citoyens. Internet, qui n'est pas un média, mais un réseau, a permis à l'information d'échapper au filtre des médias pour atteindre directement le public. C'est, sur le fond, une bonne chose (ça a permis à certaines infos de sortir), mais cela pose également très souvent un problème de validité de l'info. Et donc un risque de désinformation.

- L'un des premiers rôles du journaliste reste donc celui de la vérification, de la contextualisation et de l'édition de l'information. Par contre, la hiérarchisation lui échappe de plus en plus.
- L'un des ses rôles les plus fondateurs ne disparait pas non plus : celui de l'investigation. C'est un métier spécifique, qui n'est pas celui de tous les journalistes (même si tout journaliste fait quotidiennement un travail d'enquête sommaire). Même s'il est le plus romantique avec celui de reporter de guerre. Mais c'est un métier qui coûte cher.

- A côté, le journaliste perd peu à peu son rôle de témoin de l'info (les témoins directs pouvant désormais s'exprimer et envoyer leurs documents sur le Net). Il perd également sa fonction d'analyse (les experts s'expriment de plus en plus facilement sur leurs blogs ou sur les sites participatifs)

- Il y gagne un rôle d'animateur de conversations, qui ne plait pas à toute la profession, mais qui ne peut être fait que par un journaliste: animer un réseau d'informateurs, éditer et recouper les témoignages et la participation des internautes puisqu'ils sont désormais témoins et experts de leur propre actualité.

- Un autre rôle, dont on parle assez peu et que je trouve primordial aujourd'hui: le journaliste doit, plus que jamais, rendre l'information accessible au lecteur. Il doit la trier, la synthétiser, mais aussi rassembler ce qui se dit de plus intéressant sur tel ou tel sujet. La jungle d'Internet qui n'est pas seulement un réseau de médias, mais un nouveau terrain factuel à côté de la vie réelle, appelle la formation de journalistes dotés de nouveaux réflexes et de nouvelles compétences pour aider le public à s'y retrouver.

Un certain nombre de choses ont changé pour le journaliste, mais le changement n'est pas définitif. Tout évolue, et Internet tel qu'il se pratique aujourd'hui par les journalistes ne peut pas donner une idée sérieuse de ce que sera le journalisme sur le Net demain. L'une des principales raisons est que l'info est encore aujourd'hui produite essentiellement par les rédactions papier et télé. Le web joue donc aujourd'hui un rôle d'agrégation et de conversation qui devrait naturellement évoluer. Vers quoi ? Difficile à dire. Quand les grosses rédactions papier auront disparu, qui fournira l'info? De grosses rédactions sur le Net?

A moins que l'avenir du journalisme passe par un éclatement des rédactions au profit de petites unités de production, qui coûtent moins cher aux rédactions, et qui vendront leurs infos sur plusieurs médias. C'est une évolution déjà en marche en télévision.

dimanche 4 mai 2008

Comment les blogueurs ont révolutionné le journalisme

On a beaucoup écrit sur l'affrontement blogueurs/ Journalistes, et sur la question de savoir si un blogueur pouvait être considéré ou non comme un journaliste.
Au delà de ce débat (qui n'en est plus vraiment un) on s'est rarement interrogé (en tout cas du côté des journalistes) sur ce que les blogueurs avaient apporté à la profession.

Pourtant, lorsque l'on observe les pratiques éditoriales qui se développent aujourd'hui sur le web (et même ponctuellement sur les supports traditionnels), il est difficile de nier. Les pionniers du blog, ces "non journalistes" ont révolutionné notre approche de l'info.

La nature a horreur du vide. Tandis que, pendant des années, les journalistes ont tourné le dos au web, les blogueurs ont investi ce nouvel espace d'informations. Ils en ont intégré parfaitement les règles et les pièges. Ils sont d'ailleurs à l'origine d'un certain nombre d'entre-eux.

J'ai retenu 10 apports majeurs (à vous de compléter... ou contester):

1- La conversation: c'était (et c'est toujours) la baseline du blog de Loïc Le Meur, l'un des premiers gros blogueurs français: "Les médias traditionnels envoient des messages, les blogs démarrent des conversations". Aujourd'hui, très peu de médias traditionnels envisagent sérieusement de ne pas ouvrir leurs articles aux commentaires. Cette généralisation a profondément modifié la façon dont les journalistes -mais surtout les lecteurs- abordent l'information. Un article, aujourd'hui, ce n'est plus seulement le billet du journaliste, mais le billet+les réactions des lecteurs. Ces derniers y apportent leur éclairage, leurs corrections, leur témoignage ou leur analyse. Ce bouleversement touche également l'écriture. On n'écrit pas de la même manière un article qui ouvre une conversation, qu'un article traditionnel.

2- L'info perfectible, ou l'info "work in progress": c'est la conséquence du premier. Un article qui ouvre une conversation n'a pas besoin d'être bouclé, les fondamentaux qualitatifs ne sont plus les mêmes. Il peut s'enrichir avec le temps, et les apports de la communauté. Il y a du positif et du négatif dans cette évolution. Négatif: on peut être tenté de lancer n'importe quel sujet avant de l'avoir verrouillé. Positif : l'info se fait moins démonstrative (les témoignages recueillis par le journaliste pour illustrer et justifier son propos) et s'ouvre sur la surprise.

3- Le buzz: il est quasiment né avec le blog. Il venait casser la hiérarchie des médias traditionnels. Après le scoop, le buzz: une sorte de bouche à oreille sur le Net qui transforme une "petite info", peu ou non relayée par les médias, en sujet dont tout le monde parle. Du coup, un journaliste sur le web pense désormais "buzz".

4- L'info antéchronologique et pas hiérarchisée: regardez la plupart des nouvelles formules de sites (20minutes, Le Figaro). Toutes commencent à intégrer ce qu'on appelle le "fleuve". Un "flow" de news, qui s'inspire du fil antechronologique des blogs (l'info en Une est la dernière info publiée). Aujourd'hui, cependant (à part Le Post.fr), tous hiérarchisent leur fil d'infos.

5- Le référencement: l'info est donc déhiérarchisée sur les blogs: on lit la dernière news publiée ou on fait une recherche sémantique. Par contre, l'info blog s'inscrit complètement dans la dynamique des moteurs de recherche. Un bon blogueur sait travailler ses titres, ses entames de texte, ses liens et ses tags de façon à être bien référencé. Ce qui ne veut pas dire que tout journaliste doit écrire uniquement pour être référencé. Mais intégrer ce nouveau compromis référencement/ précision de l'information dans sa logique d'accroche.

6- L'info tremplin: l'info se construit différement. Antéchronologique, elle peut être plus courte et feuilletonnée. On peut passer d'un post long et construit à un post simple qui montre juste du doigt: regardez cettte vidéo, allez lire ceci ou cela... Car l'info blog sert aussi de plateforme vers d'autres news vues ailleurs, grâce aux liens hypertexte: c'est la particularité du web.

On a ainsi vu se développer de nouveaux formats:

7 - L'agrégation, la veille d'infos: avec la révolution des liens hypertexte, les blogueurs ont réinventé un vieux format éditorial: la revue de presse. Dans leur grande majorité, les blogs n'apportent pas de nouvelle information, mais effectuent une veille de l'info (leurs sources sont généralement plus larges et moins rigoureuses que les médias traditionnels).
C'est une revue de presse, souvent pertinente, où le blogueur dépasse le copier-coller pour ouvrir une conversation ou pointer du doigt un détail important. Le Huffington Post, média pure-web américain, a fondé sa stratégie éditoriale (et son immense succès) sur la syndication de contenus, à la manière des blogueurs.

8- La liste : c'est un des formats éditoriaux les plus efficaces inventés par la blogosphère. Un article peut être composé d'une seule liste ("les 10 plus...", "10 idées pour", ...). Chaque entrée renvoie généralement vers un lien, mais on peut aussi avoir des listes d'images ou de vidéos. C'est un moyen de synthétiser l'info très efficace.

9- L'écriture à tiroirs: elle joue sur les liens qui permettent d'écrire plus court (on clique pour en savoir plus), mais aussi sur l'iconographie ou les vidéos qui viennent s'intégrer dans l'écriture même de l'article, pas seulement en illustration. Les blogueurs ont également intégré un certain nombre de jeux typographiques dans l'écriture: utilisation du gras, mais aussi du mot barré (qui indique qu'une correction a été faite après mise-à-jour).

10- Un ton nouveau: il est celui de la conversation. Plus libre, souvent plus proche du langage parlé, il intègre également cette écriture à tiroirs et la dimension interactive du web.


J'en ai évidemment oublié. D'autres exemples?

(Illustration : newyorkpersonalinjuryattorneyblog.com)

samedi 29 mars 2008

La mort des journaux... et d'un certain journalisme?

A lire, si vous avez du temps ce week-end, ce (très) long article du New Yorker annonçant la mort des journaux papiers et de leurs modèles: économiques et éditoriaux.

La crise est d'abord financière : les revenus des grands journaux s'effondrent aux Etat-Unis. Les rédactions subissent les coupes dans leurs effectifs comme une peau de chagrin.
"Pas encore morts" (titre du Guardian à propos de la presse écrite), certes, mais pas loin, "les journaux ont perdu 42% de leur valeur en trois ans", constate Eric Alterman du New Yorker.

Moyenne d'âge (en hausse) du lectorat américain : 55 ans. Seuls 19% des 18-34 ans déclarent ouvrir un journal de temps en temps.

La crise est également morale :
Moins de 20% des Américains déclarent croire la plupart des infos que publient les médias. Ils étaient 27% cinq ans plus tôt.

Dans le même temps, le Huffington Post, un média "pure-web" lancé en 2005 par Arianna Huffington, truste les places d'honneur de la presse en ligne (il annonce 11 millions de visiteurs uniques par mois). Il dépasse même d'une courte tête le Los Angeles Times, mais avec 40 fois moins de journalistes...

Le principe du Huffington Post: syndication et conversation. Ouvert aux commentaires, le site agrège le meilleur de ce qui se dit dans les médias, et fait reposer sa force éditoriale sur le débat, grâce à une escouade de blogueurs politiques.

La suite?
“Si l'argent de la pub continue de migrer vers le Online (et il continuera), HuffPost proposera de plus en plus de reportages en ligne (...) Des reportages vigoureux qui inclueront du 'distributed journalism' (participatif)", prédit Arianna Huffington qui croit à une convergence des modèles papier et web.

Le New Yorker raconte comment Internet est en train de faire ressurgir un vieux combat qui, dans la première moitié du vingtième siècle, avait vu s'affronter deux concepts de l'information et de l'opinion publique:

Walter Lippman, grand journaliste, militait pour une sorte de "despotisme éclairé" du journalisme. Une élite révélant, à un lectorat considéré comme passif face à l'actualité (et donc facilement manipulable par le pouvoir), les coulisses et les mécanismes des événements.

En face, le philosophe John Dewey, s'il ne croyait pas non plus à la sagesse populaire innée, croyait aux vertus du débat et de la conversation.
"Alors que Lippman voyait l'opinion publique comme une somme d'opinions individuelles, un peu comme un sondage, Dewey l'abordait plutôt comme un focus group", ajoute le New Yorker.

Surtout, Dewey remettait en cause le savoir des élites, trop éloignées des préoccupations quotidiennes de ceux qui ne sont pas de leur caste.
"L'homme qui porte les chaussures sait mieux que quiconque là où elles lui font mal, même si l'expert en chaussure est sans doute le mieux placé pour savoir comment résoudre le problème."

70 ans plus tard, Internet a fait vaciller le journalisme du modèle Lippman (info descendante, expertise), modèle dominant jusqu'ici, vers une vision plus proche de celle de Dewey (conversation et partage d'expérience).

Et donc fait vaciller le modèle de la presse écrite.

Et ouvert un vrai débat:

50 journalistes + 1 communauté peuvent-ils remplacer 500 journalistes?

- Dessin: Arianna Huffington terrassant la presse écrite - source The New Yorker)
- Lire également, sur le même sujet, l'article d'AFP-Media Watch sur la "mullet strategy" du Huffington Post

(Merci à JF)

dimanche 16 mars 2008

Pourquoi il faut croire au média participatif


Le lancement aujourd'hui de Médiapart.fr (le média participatif d'Edwy Plenel) relance à nouveau le débat sur le journalisme participatif, embarquant au passage un certain nombre de vieux fantasmes (pas toujours à tort, d'ailleurs).

Ici on prédit la fin du journalisme, là on s'étonne de la piètre qualité journalistique de la production des non-journalistes (mais est-ce le bon critère qualitatif? J'ai déjà expliqué dans un post pourquoi on prenait le problème du mauvais côté)

Je n'ai pas grand chose (de pertinent s'entend) à dire sur Mediapart.fr. Il faut laisser à ce nouveau-venu dans la galaxie des médias d'infos en ligne le temps d'éprouver son modèle de participation façon club et son pari de l'abonnement payant. . .

En attendant, voici quelques idées volontairement développées sur le registre des valeurs, histoire d'alimenter le débat:

Pourquoi faut-il croire au média participatif ?

1-
Le participatif va dans le sens d'une démocratisation de l'info.
En s'impliquant dans la fabrique de l'information, en en comprenant les rouages, en collaborant étroitement avec des médias, en apportant dans cette mécanique son propre vécu de l'actualité, le lecteur (et notamment les jeunes générations) ont une opportunité extraordinaire de se réapproprier l'info.

2-
Le participatif multiplie les sources d'information.
Et, tout journaliste en conviendra, c'est plutôt une bonne chose.
Des millions de lecteurs = des millions de témoins. C'est la grande vertu du journalisme collaboratif: permettre aux témoins de faire remonter ressentis, photos, vidéos et infos inédites. Par la multiplication des témoignages, c'est la texture de l'info qui s'enrichit.

Jadis, le journaliste était le premier témoin de l'événement. Il a évidemment perdu ce statut au profit de ceux qui vivent l'actualité. Mais son rôle est désormais devenu essentiel dans le travail de qualification, de vérification et de tri de cette matière brute. Une mécanique qui doit également intégrer les process d'enquête journalistique.

3- L'info n'est plus seulement l'apanage des médias. La vérification et le filtrage, si.

Il est plutôt sain que le journalisme trouve dans la mécanique Internet son contre-pouvoir.
La multiplication des témoignages et des sources d'information sur le Net est une bonne chose. Cependant, cette situation inédite pose aujourd'hui un problème de clarté et de traçabilité à l'internaute en quête d'info. Les lecteurs (comme les journalistes d'ailleurs...) ne savent pas toujours comment réagir face à une info brute "buzzée" sur le Net via YouTube ou Facebook. Face à ce déferlement des sources d'information, ils se tourneront en priorité vers les médias qu'ils connaissent. Donc(s'ils ne rejettent pas ce rôle), vers des journalistes dont la pratique tient toujours de cet artisanat rigoureux : vérifier, filtrer, recouper et contextualiser cette nouvelle matière informative amateur (que CNN appelle le reportage personnel).

4- Il permet aux journalistes de se laisser à nouveau surprendre dans leur traitement de l'actualité.
D'abord parce qu'ils sont désormais en conversation permanente avec les lecteurs et les témoins (qui peuvent les corriger).
Mais pas seulement: alors que certains médias traditionnels ont encore tendance à aller chercher LE témoignage qui illustre la dépêche AFP (parfois en se passant les mêmes témoins entre médias), la participation fait exploser cette mécanique. Et confronte les journalistes à la complexité du terrain, notamment local.

Enfin, les lecteurs (qui influent sur la hiérarchisation des sujets à traîter), jouent aussi un rôle de veille de l'info, de mise en perspective. Ils peuvent faire remonter l'info dite "off" (off the media). Ainsi, interpellent-ils les journalistes (ou la communuauté) sur des faits qu'ils estiment avoir été injustement ignorés.

5- La participation aide à réformer les codes du journalisme. Inutile de rappeler tout ce que les blogueurs, avec leur traitement "pirate" de l'actu, ont apporté au métier en terme d'éditing, d'approche de l'info en réseau, du partage des données, de veille de l'info, de conversation...

Enfin, bonus track: quelques idées reçues à dépoussiérer:

- Participer ne veut pas dire que le lecteur se transforme en journaliste, encore moins en "journaliste citoyen". On l'a vu.
Pour autant, le média participatif, ce n'est pas non plus une rédaction qui laisse la parole aux "lecteurs" (qui d'ailleurs n'ont plus besoin des journalistes pour prendre la parole). C'est une rédaction qui fabrique l'information en conversation -mais surtout en collaboration active- avec des non-journalistes: c'est à dire avec les acteurs directs de cette actualité (qui peuvent être des anonymes comme des personnalités), dont elle accompagne la production. Il s'agit d'un réseau hyper-dynamique de sources d'information, que le journaliste doit savoir animer.

L'objectif étant de produire une info qui soit la plus proche du quotidien de ses lecteurs.

Les journalistes construisent donc leur information de façon poreuse, transcendant les notions d'objectivité et de subjectivité par celle de l'honnêté (formule empruntée à Philippe Couve).


- La participation n'a rien de nouveau. De tous temps, les non-journalistes ont participé à l'info. Créant même leurs propres médias (on l'a vu avec les radios libres).
Internet, qui n'est pas un média, mais une mécanique, a rendu cette dynamique de partage des données plus spontanée et plus libre.


- S'afficher média participatif aujourd'hui ne devrait plus être nécessaire. A terme, tous les médias sur le Net intègreront une dimension participative.

jeudi 10 janvier 2008

Médias: les 8 nouveaux gènes du nouvel ADN de l'information


Je constate régulièrement lors de mes (trop) rares rencontres avec les professionnels et les étudiants cette lourde angoisse des anciens (ce qui peut se comprendre), mais surtout des futurs journalistes face aux mutations des médias:

Face aux contenus générés par l'utilisateur le journalisme est-il en train de disparaître ?

Puisque les ",jeunes" ne semblent plus s'y intéresser (60% des ados selon une récente enquête aux USA), peut-on craindre que le journalisme soit mort?

Pire: que l'information soit morte?


Cela me fait parfois penser à ces parents, terrifiés, qui, voyant débarquer leur fils habillé en punk, s'exclamaient d'abord "On me l'a changé!". Puis: "Je n'ai plus de fils!"

Oui, l'info telle que nous l'avons connue est en train de disparaître. Pourtant, l'information n'a jamais autant circulé. Mais elle a changé profondément. Son ADN a été modifié au fil des révolutions numériques. Quels sont ses nouveaux gènes ?



1- L'info est hyper-fragmentée.


Le lecteur n'a plus la même fidélité qu'autrefois. Il picore un peu au hasard, via Google, telle info sur le site du Monde, telle autre sur un blog ou sur Yahoo News... Près des deux tiers de l'audience d'un site provient des moteurs de recherche (Google, Wikio...) de la recommandation (mail, réseaux sociaux comme Facebook), du "buzz" (liens provenants des blogs), et des flux RSS (Netvibes)...




2- L'info est une agrégation de micro-infos.


L'info sur le Net est également fragmentée dans son éditing et sa construction : une info = plusieurs infos. C'est à dire plusieurs micro-contenus séparés dans le temps, par les angles, le ton ou les formats. L'info peut être alors être plus courte, laissant à l'internaute la possibilité de se composer son propre zapping.


Conséquence : sur le Net il faut donc réfléchir en micro-infos. Raisonner comme avec iTunes qui permet de se faire sa compilation de chansons sans avoir à acheter tout l'album.

On sort de la logique du compte-rendu complet, du dossier et de la rubrique.
Et on peut ainsi délier et relier des micro-infos entre-elles à l'infini grâce aux outils sémantiques (les fameux tags, ou mots-clefs, qui rassemblent des infos éparses par thèmes et communautés d'intérêt), géo-sémantiques (localisation de l'info), temporels (l'info par ordre chronologique) et communautaires ("ceux qui ont lu cette info ont lu aussi").


3- L'info est en direct.


Elle se délivre au fil de la journée, selon l'actualité, elle change aussi de ton, de texture, selon l'heure, selon la tension ou l'humeur du moment, selon l'humeur et les réactions de l'audience.



4- L'info est un chantier permanent.


Elle est toujours un "work in progress". Elle est immédiate, en direct, mais elle se met à jour et, surtout, s'enrichit au fil des heures avec la participation des lecteurs qui commentent, témoignent, corrigent.


5- L'info est sociale.


Ce qui est intéressant, ce n'est pas seulement l'info, mais ce que le lecteur va pouvoir en faire : apporter sa contribution en commentant ou en bloguant l'info, la partager avec ses amis, récupérer un contenu visuel (photo, vidéo, flash) pour alimenter son blog ou son facebook, corriger l'info, apporter son témoignage, sa photo ou sa vidéo, jouer avec (test, quizz...).


6- L'info est personnelle.


Elle concerne aujourd'hui la sphère personnelle du lecteur, pas une hiérarchie éditoriale.


Elle s'équilibre désormais entre hard news (les infos générales, traditionnelles), soft news (l'insolite, le people, les faits-divers et ce qu'on a appelé dans les années 90 "l'infotainment") et égo news (mes infos personnelles que je partage, et celles de ma communauté). Avec une hiérarchisation qui est laissée à l'initative des internautes et des algorythmes des ordinateurs.



7- L'info donc n'est plus hiérarchisée par le média...


...mais par la communauté, et les algorythmes de Google. C'est la conséquence de la fragmentation. Les Une se transforment de plus en plus en "fleuves" d'infos présentées par ordre chronologique (lepost.fr) ou de popularité (digg.com). Elles permettent aux internautes de picorer ce qu'ils désirent.



8- L'info est poreuse.


Face à l'explosion chaotique de l'information, le lecteur attend surtout des médias qu'ils l'aident à s'y retrouver.


Au delà de l'info exclusive, l'info tend à se mettre en réseau.


Nous sommes à l'ère du copier-coller mais surtout de l'optimisation permanente. Un blogueur n'hésite pas à reprendre les infos des autres afin d'y apporter sa touche personnelle, son témoignage ou son analyse.


C'est un peu comme si, au bac, on vous disait : "copiez, vous serez mieux noté!" Vous auriez subitement le droit de regarder par dessus l'épaule de vos voisins et vous pourriez rédiger sur un sujet: "Mon voisin de droite a écrit ça, mon voisin de gauche à fait tel rapprochement, je suis plutôt d'accord avec mon voisin de devant qui a rappelé telle grande règle (que j'avais oubliée) mais en même temps je pense que... "



L'ADN de l'information a changé. Donc l'ADN des journalistes doit changer.


Ses frontières, son rythme, sa construction... tout a été profondément modifié. Il faudra donc inventer de nouveaux process de fabrication de l'information qui tiennent compte de ces mutations.

dimanche 6 janvier 2008

Informer a-t-il encore un sens?

Voilà une bonne question pour démarrer l'année 2008. C'est également le titre du dossier du numéro de janvier de la prestigieuse "Revue des deux mondes" qui, depuis 1826, a survécu à tout, même à Internet.

J'y suis notamment interviewé, parmi d'autres confrères, par Thomas Bronnec. En voici deux extraits, sur la mutation du journalisme:

Le nouvel ADN de l'information:


"Il y a eu une mutation de l'information. Le public a un temps d'avance sur les journalistes qui doivent comprendre comment fonctionne aujourd'hui cette nformation. Pour être clair, ils n'ont pas encore décodé son nouvel ADN". La conversation avec le public n'est que l'un des nouveaux gènes qui composent la nouvele séquence génétique de l'information.


L'info comme un filet de pêche:


"Personne ne s'attend à ce que les internautes deviennent journalistes, on espère plutôt qu'ils aident les journalistes à mieux faire leur travail".
"Quand j'ai commencé à m'intéresser aux blogs, j'ai tout de suite fait le lien avec le système des correspondants locaux en presse quotidienne régionale: des gens qui n'étaient pas journalistes de métier, mais qui produisaient une information de proximité. Je me suis dit que les blogueurs, c'était cela: des gens qui témoignaient de ce qui se passait dans leurs sphères de vie, des fans de handball, des excités de la marque Apple, des spectateurs de concert..."
L'information est en train de changer mais le journaliste (...) reste (...) un métier: raconter, vérifier. Internet lui rappelle juste qu'une story, comme disent les Anglo-saxons, n'est pas une bouteille lancée à la mer. C'est plutôt un filet de pêche dans lequel le journaliste trouvera, en le remontant, des critiques, des compléments, des témoignages et des idées.


Dans le même dossier, un entretien avec Jean K.Min, responsable sud-coréen du site participatif d'actualité "Ohmynews".


Le journalisme citoyen menace-t-il la profession de
journaliste?
"Je tiens à rassurer les journalistes: on aura toujours besoin de journalistes professionnels. Il faut bien qu'il y ait quelqu'un qui suive quotidiennement l'actualité! On ne peut pas demander aux journalistes amateurs d'abandonner leur métier et de, soudainement, se mettre à suivre le président dans tous ses déplacements. Seulement, ils excercent une saine émulation sur les journalistes professionnels qui, pour justifier leur statut, doivent désormais rivaliser d'exigence et de qualité. Et pour cela ils ne se dispenseront pas de réinventer leur rôle (...). L'information est devenu une conversation. L'article sera seulement le début de cette conversation."

samedi 9 juin 2007

Les journalistes doivent-ils devenir programmeurs ?


La question semble incongrue mais les responsables de formations et les éditeurs de presse commencent à se la poser.
Journalism.co.uk évoque le cas de Adrian Holovaty, un développeur devenu responsable éditorial chargé de l'innovation rédactionnelle au Washington Post/Newsweek Interactive et lance le débat: les reporters doivent-ils apprendre à coder en plus de leurs compétences habituelles ?
La Northwestern University, dans l'Illinois, a lancé une formation de journalisme pour les développeurs. Un exemple à suivre pour les écoles de journalisme françaises ?
David Cohn, un jeune reporter de 25 ans, en est persuadé : le journaliste de demain devra apprendre à coder.
Pas d'accord, Dan Gillmor, le père du "citizen journalism", pense surtout que les journalistes devront apprendre à travailler main dans la main avec les équipes de développement.
Enfin, Alfred Hermida, formateur et anciennement journaliste à la BBC, reconnait que tous les journalistes n'ont pas apprendre à programmer, mais que l'industrie des médias a besoin de "geeks", de personnes qui comprennent les nouvelles technologies pour développer les nouvelles formes de journalisme.

Il manque aujourd'hui cruellement de passerelles entre le monde du développement et celui de la presse. Et amener des hackers aux métiers du journalisme est une très bonne chose. La profession s'est toujours nourrie d'éclectismes et de souplesse. Les nouveaux outils de l'info sur le Web restent encore à inventer. Ce sont ces "geeks" là qui, sans doute, aideront à défricher les médias de demain.

Mais l'Internet est d'abord une question d'usage plus que de technologie. Et il le sera de plus en plus. La révolution du Web2.0, qui est d'abord une mutation sociale, en est le meilleur exemple. Bien comprendre les usages, tout l'enjeu est là.

La crise des médias d'aujourd'hui n'est-elle pas d'abord une crise de générations ?

mercredi 30 mai 2007

Le journaliste du futur

A lire sur le blog de Philippe Couve, journaliste à Radio France International et formateur au Centre de formation des journalistes (CJF), une tentative de portrait robot du journaliste de 2009. Synthèse d'une rencontre entre différents responsables éditoriaux web (à laquelle j'ai été gentiment convié).
Il s'agissait surtout, en fait, de définir la perle rare des rédactions en devenir et de réfléchir aux formations à développer pour façonner la nouvelle génération de journalistes.

Je copie-colle ici l'essentiel :

"Le journaliste

- reste un journaliste
-descend de son piédestal
-est aussi un animateur de conversations

-baigne dans la culture numérique
-développe son agilité numérique

-connait les bases de plusieurs médias
-connait les techniques de récit multimédia

-est aussi un animateur de communautés
-peut assumer le rôle d’«éditeur » (mettre en scène des informations produites par d’autres)
-est capable de travailler avec les développeurs informatiques
-se pose la question du cycle de vie de l’information
-a conscience des résistances de son milieu

Et enfin, il :

-est conscient de son environnement économique
-est capable de lire les chiffres de fréquentation
-doit apprendre à cohabiter avec les commerciaux"

Il y a donc du pain sur la planche... En attendant, les rédactions pourront toujours se rabattre sur les blogueurs :)

Le web est en train de transformer le média en une sorte de Hub de contenus et de communautés. Le média de demain sera d'abord un point de rencontre. Ce qui implique donc deux évolutions structurelles de la profession :

1- Le journaliste de 2009 (et d'aujourd'hui...) devra être capable de conduire les conversations, d'animer les communautés réelles et virtuelles, mais aussi mettre en scène et éditer les contenus extérieurs. L'appellation "média participatif" ne doit plus être un déclaratif. Elle devra définir demain le process naturel d'animation et de fabrication de l'information dans tous les médias où les journalistes travailleront aux côtés de l'audience.

2- Sans suivre le mythe du cybereporter, mi-développeur, mi-journaliste, je pense cependant que l'on devrait voir émerger une nouvelle race de journalistes "hub". Des confrères qui auront complètement intégré la dimension d'agrégation, de "Creative Commons" et de "hub" de l'info web. Des journalistes qui seront capables de composer des contenus pur-web, comme cette animation remarquable du NY Times (une animation qui vous permet de calculer s'il vaut mieux acheter ou louer...lire l'article de Jeff sur le sujet), mais aussi de composer des mash-up d'informations, une technologie qui vous permet de créer un contenu inédit en connectant des outils d'autres plateformes comme les cartes de Google Maps, les photos de FlickR ou les bases de données d'un site de news.

(image récupérée sur le site de France Telecom)