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mardi 30 mars 2010

Pour une charte des droits sur Internet (Jeff Jarvis)


Je relaie ici la proposition de Jeff Jarvis (auteur de "What Would Google Do") de rédiger, à l'instar de la charte des droits de l'homme, une "charte des droits dans le cyberespace".

Sa proposition est évidemment à discuter et à enrichir. Mais l'inscription d'une telle charte à l'Onu par exemple, permettrait d'installer un certain nombre de réalités. Et de faire comprendre qu'Internet n'étant pas juste un média, mais un accès à un réseau d'échanges d'informations, d'idées et de contenus, la protection de l'accès à ce réseau est devenue indispensable.
Pas très à la mode, ça, en ces temps troublés d'Hadopi et d'Acta.

Voici les propositions de Jeff, et mes commentaires:

1- Nous avons le droit de nous connecter
"C'est un préalable et une condition incontournable au principe de liberté d'expression: avant de pouvoir nous exprimer, nous devons pouvoir nous connecter.
Hillary Clinton définit ce droit comme "l'idée que les gouvernements ne devraient pas empêcher les citoyens de se connecter à Internet, aux sites, ou entre eux". "

En France, on voit que ce droit est sensiblement remis en cause depuis la loi Hadopi qui prévoit de couper l'accès à Internet aux internautes qui auront téléchargé illégalement des contenus. Couper Internet, c'est couper l'accès à l'information. C'est comme couper l'eau. Ajout (merci Authueil): C'est d'ailleurs ce qu'avait exprimé le 10/06/09 le Conseil constitutionnel saisi après le vote de la loi Hadopi 1, reconnaissant ce droit fondamental (assimilé au droit à la liberté d'expression et de communication).
A l'aune de la reconnaissance de l'accès à Internet comme un droit, cette mesure sévère pose toujours la question de la proportion entre la sanction et l'infraction (si tant est qu'on ne discute pas la caractérisation même de l'infraction: pirater ou partager?).

2- Nous avons le droit de nous exprimer
"Personne ne doit pouvoir léser notre liberté d'expression. Les contraintes à cette dernière doivent être limitées au minimum."

La question pouvant être celle-ci: les canaux de diffusion de l'info se rapprochant de plus en plus des mécanismes du peer-to-peer (d'internaute à internaute VS diffusion de masse), du privé-public, le principe de neutralité du Net doit-il nous inciter à donner plus de souplesse aux conversations sur le réseau qu'on ne le donne médias ? Ou pas, tout étant public donc soumis aux mêmes règles de publication ? Ou alors, a minima, devons-nous mettre en place des règles de publication préalable à toute expression libre (une connection préalable à un forum fermé par exemple permettrait de passer de la sphère publique au "privé collectif"...)? Ou bien doit-on tout laisser ouvert et mettre en place une charte de balisage, comme je le proposais dans mon dernier post ?

3- Nous avons le droit de nous exprimer dans nos langues.
"La domination de la langue anglaise s'est estompée au fil de l'arrivée de nouveaux langages sur le Net. Ce qui est une bonne chose. A condition que, dans cet Internet polyglote, nous puissions bâtir des ponts entre les langues. Nous voulons parler dans nos propres langues, mais aussi nous parler entre nous".

C'est l'un des grands enjeux de ces prochaines années. Et un levier de développement non négligeable des médias Internet notamment, dont les modèles économiques souffrent de l'étroitesse des marchés nationaux. De nouvelles technologies permettent désormais de traduire simultanément des vidéos (en analysant le texte) dans plusieurs langues. Reste à améliorer les traductions en temps réel, un peu comme cela se pratique dans les congrès, le Web étant une sorte de conférence transnationale. Pour cela, il faudra s'appuyer sur les algorithmes et les communautés.

4- Nous avons le droit de nous assembler
"L'Internet nous permet de nous réunir sans passer par des organisations et de collaborer. Cette possibilité est menacée par certains régimes, autant que la liberté d'expression."

C'est une des particularité d'Internet: la mise en réseau simultanée des données et des individus a ringardisé le mode d'organisation des associations loi 1901, jusqu'aux traditionnelles manifestations dans la rue. Plus liquides, ces capacités de réunion offertes par Internet sont à la fois plus puissantes (parce que diffuses et spontanées), mais aussi plus fragiles (moins organisées).

5- Nous avons le droit d'agir
"Ces premiers articles sont une suite : nous nous connectons pour nous exprimer et nous assembler, et nous nous assemblons pour agir, et c'est comme cela que nous allons changer le monde. Pas seulement mettre en avant les problèmes, mais se donner les moyens de les régler. Voilà ce qui menace les institutions qui voudront nous stopper."

6- Nous avons le droit de contrôler nos données
"Vous devez pouvoir accéder aux données vous concernant. Ce qui vous appartient vous appartient. Nous voulons qu'Internet opère comme un principe de portabilité, ainsi vos informations et vos créations ne seront pas prisonnières d'un service (privé) ou d'un gouvernement, ainsi vous garderez le contrôle. Sans oublier que quand le contrôle est donné à quelqu'un, il est retiré à quelqu'un d'autre. Le diable se cache dans ces détails. Ce principe fait allusion au copyright et à ses lois, qui définissent et limitent le contrôle ou la création. Ce principe pose également la question de savoir dans quelle mesure la sagesse du peuple appartient au peuple..."

La question du contrôle des données personnelles est plus sensible aux Etats-Unis qu'en France où la loi 'Informatique et liberté" protège les citoyens. En partie, seulement, face à la mondialisation des services sur Internet et à la complexification des échanges sur le réseau.
Plus sensible: la protection et le contrôle de nos créations. De quoi sommes nous propriétaires, que pouvons nous contrôler dans un univers d'échanges et de work in progress, où tout contenu s'enrichit de l'apport des autres ?

7- Nous avons de droit à notre propre identité
"Ce n'est pas aussi simple qu'un nom. Notre identité numérique est faite de nos noms, adresses, discours, créations, actions, connections. Notez également que dans les régimes répressifs, maintenir l'anonymat (c'est à dire cacher son identité) est une nécessité. Ainsi l'anonymat, avec tous ces défauts, son passif et ses trolls, doit-elle également être protégée en ligne pour protéger le dissident et ceux qui dénoncent les pratiques illégales ou immorales dans leurs entreprises ou institutions. Notez enfin que ces deux articles - contrôle de nos données et de nos identités - constituent un droit à l'intimité."

Ces deux articles font référence à la protection mais surtout au contrôle de nos données, de notre identité, de notre vie privée. Ce qui, dans un monde googlisé et facebookisé est de plus en plus délicat. Le Net est transparent, infiniment transparent, ce qui est une bonne chose pour la liberté des citoyens face aux institutions, et pour l'accès à la connaissance et à l'information, donc au pouvoir, donc à la démocratie. Mais ce peut être également terrible pour l'individu s'il n'a pas les moyens de se protéger. Toutes ces questions sont loin d'être réglées. Le risque étant qu'au nom de la protection de l'intimité, on restreigne le droit à l'information. Passionnant débat.

8- Ce qui est public est un bien public
"L'Internet est public. En effet, c'est un espace public (plus qu'un medium). Dans notre précipitation à vouloir protéger l'intimité, nous devons faire attention à ne pas restreindre la définition de ce qui est public. Ce qui est public appartient au public. Rendre privé ou secret ce qui est public sert la corruption et la tyrannie."

C'est tout l'enjeu de la révolution qu'apporte Internet, en bousculant les frontières entre le public et le privé.
Dans quelle mesure la vie privée des hommes politiques, comme leur état de santé ou leurs liaisons, sert-elle l'information ? La question est loin d'être tranchée.

C'est également tout le débat en France sur l'ouverture des bases de données publiques aux citoyens, dont pourraient s'emparer les médias pour développer ce qu'on appelle le datajournalism. Contrairement aux Etats-Unis, les données sont quasi-inaccessibles en France, ce qui constitue pour beaucoup une entrave au droit à l'information.

Mais, au-delà, cette question concerne également celle de la valeur de l'information, de sa propriété, et de ce que peuvent en faire les citoyens. A partir du moment où une information a été publiée, dans quelle mesure puis-je la reproduire pour la partager ? La pratique du partage fait partie de l'ADN d'Internet, elle bouleverse les lois du copyright. Quand les majors et les médias parlent de "copie illégale", les internautes parlent de partage.
La généralisation du "RT" (rendu populaire par Twitter: re-tweeter, c'est à dire re-bloguer, reprendre l'info à l'identique pour la partager tout en la sourçant) va dans le sens d'une indispensable libéralisation du partage de l'information. Ce qui pose la question de la valeur de l'info et de qui la finance, si tout le monde peut la partager gratuitement.

9- L'Internet doit être construit et piloté de façon ouverte
Il doit continuer d'être construit et opéré sur la base de standards ouverts (comme HTML, PHP...). Il ne doit pas être contrôlé par aucune entreprise ou gouvernement. Il ne doit pas être taxé. C'est l'ouverture de l'Internet qui lui donne sa liberté. Et c'est cette liberté qui définit l'Internet.

Internet=liberté. Liberté=Internet. Internet est une précieuse découverte, un incroyable outil d'émancipation et de développement qui doit continuer d'être préservé.
Si les dérives que cette liberté entraîne parfois (et auto-corrige souvent) appellent à une prise de conscience collective, elles ne doivent pas justifier la prise de contrôle des échanges digitaux par un gouvernement ou un lobby. La force d'Internet est d'être un réseau, un nouvel espace, qui échappe aux individus et aux personnes morales. Son déploiement à grande vitesse pose donc continuellement la question du contrôle. Pas seulement du Net (pour les gouvernements et les entreprises), mais aussi de notre propre liberté (pour les individus).

C'est pour cela qu'avant de commencer à parler de devoirs, il faut commencer par les droits. C'est toute la vertu de la proposition de Jeff Jarvis.
Source : "A Bill of Rights in Cyberspace" (Buzzmachine)

mercredi 10 mars 2010

Bruni-Biolay: les limites du bistrot Internet

Loin de moi l'idée de tirer sur Internet. Pas mon genre.
Encore moins de faire la morale aux blogueurs et aux webjournalistes qui se sont amusés autour de cette "loverumor", cette #brulaybullshit au sommet.
Ce qui est intéressant dans la façon dont cette rumeur, qui circulait dans toutes les rédactions (et qui ne s'appuie sur aucune information avérée), est devenu un buzz international via Twitter et quelques médias internationaux peu scrupuleux, c'est ce qu'elle nous dit des usages du web, de ce réseau en mutation.
Et quelles leçons que nous pouvons en tirer.

Alors que la rumeur enflamme le web (voir le graphique Google Trends, ci desssous, reproduit par le site StreetPress qui montre une montée en flèche des requêtes Google sur le sujet) tout le monde y va de son couplet: Internet aurait une nouvelle fois la démonstration de son ADN poubelle. C'est faux. Internet a fait la démonstration de sa "floutitude"... de son insaisissabilité. De son statut à part, liquide, hybride. Et cela devrait entraîner bien plus de réflexion, voir d'humilité, que de leçons de morale.


Jean-Michel Apathie en profite pour allumer le feu. Sur son blog, il s'en prend à ces "amateurs" (comprenez: les blogueurs), "certains internautes" comme il dit, colporteurs de rumeurs, qui osent critiquer les journalistes alors qu'ils feraient bien pire.

Lisez plutôt :
"Des esprits férus de modernité opposent volontiers Internet et le journalisme, les internautes et les journalistes. Les seconds seraient au mieux lourdaux ou paresseux, au pire à la solde des pouvoirs quand les premiers enfin seraient libres et courageux. Le problème des premiers c’est qu’ils ne s’embarrassent de rien, ni de règles ni même de la plus élémentaire des morale. Ils véhiculent tout, le plus drôle comme le plus bête, le vrai comme le faux, le beau comme le moche, sans réfléchir à quoi que ce soit."

Mon ami Guy Birenbaum, que l'on ne peut pas accuser d'être anti-blogueurs (il est plus... sélectif, disons), s'en désole
:
"Les défenseurs les plus acharnés du net – dont je fais partie – ne se rendent parfois pas compte du mal qu’ils lui font. Depuis quelques jours, quelques pyromanes peu inspirés utilisent toutes les ressources du net (Twitter, blogs, etc.) pour propager LA rumeur."

LA rumeur, c'est bien entendu cette prétendue love-affair au sommet de l'Etat qui, à défaut d'être vérifiée, encore moins confirmée, est passée du statut de private joke à une net-polémique.

Je vous recommande à ce propos l'excellent décryptage de Gilles Klein sur "l'itinéraire d'une rumeur". Où l'on comprend, avec un mélange de fascination et d'effroi comment une poignée de tweets (messages postés sur le site Twitter) potaches s'est transformée, outre-manche, outre-atlantique (jusqu'en Inde) en "information".

Que s'est-il passé ?
La rumeur courait dans toutes les rédactions depuis plusieurs semaines déjà. Jusqu'à ce que des journalistes l'évoquent sur Twitter, dès le 26 février.


Ce qui est intéressant, c'est qu'aucun d'entre-eux ne présente la rumeur comme une information. La plupart du temps, on est dans de la conversation entre "amis" (entre "amis Twitter" s'entend!).

Quand Johan Hufnagel, rédacteur en chef de Slate.fr, que l'on ne peut pas soupçonner de chercher le caniveau tweete avec humour : "Benjamin Biolay, c'est bien le mec qui...", ou quand Salam93 du Post.fr s'amuse (sans évoquer la rumeur) des allusions cachées chez les présentateurs d'I-Télé, il n'en faut pas plus pour qu'un internaut en tire des conclusions évidemment hatives.

Sur le site de journalisme citoyen Agoravox, l'auteur recoupe ce qui, pour les intéressés, n'étaient que des clins d'oeil amusés, et en conclut qu'il s'agit d'un début d'information:
"Si l’on recoupe ce tweet avec les allusions d’une journaliste de i>télé hier soir (vidéo ci-dessus), les choses se précisent", tranche-t-il. Ce qui est complètement faux. Mais l'auteur prend Internet pour ce qu'il n'est pas. Un média.
Sauf que l'important n'est évidemment pas ce qu'est Internet en réalité, mais la façon dont il est perçu par la plupart des gens. C'est à dire, quand même, un média. Certes, chaotique, mais une forme de média.

Plus intéressant encore, ce blog sur le site du grand quotidien "Le journal du dimanche", qui est un simple contenu amateur hébergé sur la plateforme du site comme chez beaucoup de médias. Sauf que le billet amateur apparait commune une info sur Google News (qui n'est pas géré par un journaliste, mais par un algorithme) :


Depuis, le JDD a supprimé le post. Trop tard.
Il n'en faut pas plus aux médias étrangers pour évoquer un "reportage du grand quotidien français".


Faut-il les blâmer ? Oui, parce que mes confrères d'outre-manche n'ont pas pris la peine de vérifier l'information. Mais oui-et-non parce que la présentation du blog n'est pas claire. La confusion des genres est évidente.

Et, au bout du compte, que nous apprend cette histoire ? Que le web est une poubelle ? Non.
Que les journalistes web sont des inconscients ? On voit bien que la propagation de la rumeur n'a pas été le fait d'un seul tweet, d'un seul billet, mais d'un enchaînement de contenus qui, pris séparément, étaient finalement assez cryptiques, mais qui, de fil en aiguille, par le courant fou du réseau, s'est transformé en quelque chose de beaucoup plus structuré.

Bienvenue dans le monde de l'info en réseau.

Ce que l'on apprend, c'est que l'on n'a pas fini d'apprendre justement. Internet, qui n'est pas un média, est une sorte de bistrot. Mais qui n'est pas qu'un bistrot. C'est un réseau au sein duquel les frontières entre discussion privée, publique, information, publication, réseau public/privé n'est pas encore claire.
Et qu'Internet mute à une telle vitesse que les usagers n'ont pas le temps de se forger des armes pour apprécier à leur juste valeurs les contenus et les humeurs qui s'échangent sur le Net.

Tiens, Facebook, c'est quoi au fait ? Un réseau privé ou public ? Qu'est-ce que je peux dire à mes amis au bistrot que je ne peux pas dire à mes amis sur Facebook ? Oui mais si je connecte mon facebook à mon blog ? Et Twitter alors ?
Compliqué.

Ce qui est passionnant, encore, c'est que même les avis sur la propagation de la rumeur (qui est parfaitement contraire à la loi actuelle) ou même sur la simple conversation publique/privée autour du sujet, sont partagés.
Sur son blog, le journaliste Olivier Bonnet (dont le billet a bizarrement été modéré sur LePost), trouve le buzz exemplaire, pour une fois:
"Pas d’accord, Messieurs, c’est le juste retour de bâton : après avoir vendu à l’opinion la love story conte de fée entre le président et la chanteuse mannequin, complaisamment exposée dans le but d’améliorer l’image de Sarkozy et d’en tirer des bénéfices politiques, qu’il souffre aujourd’hui que la même opinion apprenne la suite (gênante) de l’histoire. Pris au piège du storytelling, confronté à la prosaïque réalité."

Je ne sais pas s'il a raison ou tort. Je pense aussi, comme Guy Birenbaum, que certains amateurs et professionnels ont joué avec le feu.
Non, ce que je trouve intéressant, c'est que le débat a eu lieu.
Et pour qu'il ait lieu, il fallait qu'il "sorte" sur Internet. Ce qui pose des problèmes de déontologie, de moralité et de légalité... certes.
Mais.

Internet n'a pas fini de nous suprendre.

Alors que faire ?

Ce que nous apprend cette histoire, c'est que nous allons devoir travailler sur la clarté du web. Internet est un espace en création, en mutation collective. Il n'est pas étonnant, il n'est pas malsain non plus, que des conversations comme celle qui agite les moteurs de recherche aujourd'hui, se retrouvent dans les réseaux sociaux et les forums. Parc qu'Internet est un réseau, pas un média. Le problème, c'est que les balises se mettent en place moins vite que les usages.

Il va falloir sans doute "baliser" Internet, à défaut de vouloir en faire à tout prix un espace de publication traditionnelle. Quand je vais dans un bistrot, je sais que je vais dans un bistrot, et je sais faire la différence entre ma station de radio et mon bistrot.
Sur le Net, c'est plus compliqué.

Qui devra créer ce balisage ? La communauté, comme cela s'est toujours fait ? L'Etat ? Les journalistes ?

La discussion est ouverte.

mardi 9 mars 2010

La jurisprudence Tiscali va-t-elle tuer les blogs ?


On n'a pas assez parlé des conséquences de la jurisprudence Tiscali. Les répercussions directes de cet arrêt de la Cour de Cassation (la plus haute juridiction) sur les hébergeurs de blogs, de forums ou de vidéos, mais aussi sur les médias qui cherchent à se lancer dans le participatif, sont pourtant loin d'être anodines.

A l'occasion d'un petit-déjeuner organisé par Médias et Liberté, j'ai rencontré ce matin l'avocat Pierre Saurel, spécialiste de ces questions, avec qui j'ai évoqué l'impact de cette loi sur l'avenir des médias sociaux.

Que dit cette jurisprudence ? Dans un arrêt rendu le 14 janvier 2010, la cour de Cassation remet en cause le statut d'hébergeur de la société Tiscali en tenant cette dernière pour responsable des contenus postés sur les pages personnelles des internautes qu'elle hébergeait.

Le statut d'hébergeur est défini par l'article 6.I.2 de la loi LCEN (Loi sur la confiance dans l'économie numérique) du 21 juin 2004: les prestataires d'hébergement (plateformes de blogs, sites d'enchères comme eBay...) ne peuvent voir leur responsabilité civile engagée du fait des informations qu'ils stockent s'ils n'avaient pas effectivement connaissance de leur caractère illicite ou de faits et circonstances faisant apparaître ce caractère.

En gros: un hébergeur de blogs ne peut être tenu pour responsable a priori des propos tenus par les blogueurs sauf s'il a été alerté du caractère illicite des contenus. Dans ce cas, il se doit d'agir avec diligence...

Dans l'affaire Tiscali, la Cour de cassation propose une interprétation très stricte de la loi, et considère que, dès lors que l'hébergeur de blogs propose autre chose que de simples prestations techniques de stockage, en l'occurrence de la publicité sur les pages personnelles des utilisateurs, il perd son statut d'hébergeur.

Ce qui revient à dire que, dès lors que vous affichez de la publicité sur vos blogs, vous passez d'hébergeur à éditeur. Vous êtes donc directement responsable de tous les contenus hébergés chez vous: posts, commentaires, vidéos, tweets, flux rss...

Depuis janvier 2010, donc, les hébergeurs de contenus générés par l'utilisateur, médias ou simples hébergeurs, sont placés directement sous la menace de centaines de procès. Pour y échapper, ils doivent dès aujourd'hui:

- Ne plus afficher de publicité sur les pages de leurs blogs, ni permettre l'affichage de publicité (Google ads, notamment) par les blogueurs eux-mêmes.

- S'ils ne le font pas, ils doivent alors modérer a priori tous les contenus de ces blogs. C'est à dire: interdire la publication tant que le contenu n'a pas été contrôlé par un modérateur.

Mais on peut même aller plus loin: tous les commentaires devraient être modérés a priori, puisque des publicités sont également affichées sur les pages où ils figurent.

L'ambiguité de l'arrêt de la Cour de cassation laisse également penser qu'à partir du moment où l'hébergeur propose des services allant au-delà des simples fonctions techniques de stockage (par exemple une fonction permettant de faire buzzer son contenu sur Facebook?), il risque de perdre la protection offerte par le statut d'hébergeur.

C'est compliqué, mais presque gérable pour des médias , le modèle économique et éditorial ne repose pas exclusivement sur l'hébergement de blogs. Il leur suffira de ne pas afficher de publicités sur leurs blogs, sauf s'ils ont été vérifiés par la rédaction ou modérés.

Ce sera par contre beaucoup plus difficile (sinon impossible) pour les plateformes d'hébergement de blogs comme Overblog ou Blogger, mais aussi les sites d'agrégation de blogs comme Wikio, dont le modèle repose sur la publicité.
Des systèmes de filtres existent (et Google est le plus actif dans ce domaine), mais ils coûtent très cher et ne suffisent pas à passer au travers de toutes les gouttes.

Wikio avait pourtant été rassuré par un jugement rendu par le tribunal de Nanterre le 25 juin 2009, lequel le délestait de la responsabilité d'éditeur.
Mais l'arrêt Tiscali change tout.
Ce qui explique la colère de son patron, Pierre Chappaz. Le Net-entrepreneur relève sur son blog que "si toutes les fois qu'un citoyen publie un contenu illégal, c'est non seulement lui qui est attaquable mais aussi les services qui distribuent ce contenu (plateformes de blogs, forums, facebook, google, wikio ...), ces services ne peuvent plus exister. Sauf à mettre en place une censure massive."

La question est bien là. Comment réagira désormais un hébergeur lambda devant les contenus publiés par ses blogueurs s'il se sait responsable a priori de tout ce qui est stocké chez lui ?
Comment réagira-t-il face à la subtilité d'un billet de blogueur d'attaquant à un homme politique ou à une entreprise ? Prendra-t-il le temps (s'il en a les compétences et les moyens...) de tout vérifier ? Ne sera-t-il pas tenté de refuser de publier tout contenu lui paraissant dangereux ?

C'est l'application du principe de précaution à la liberté d'expression.

Un principe déjà pratiqué a posteriori cette fois par un certain nombre de plateformes d'hébergement de vidéo au moindre mail de protestation...

Pierre Chappaz souligne par ailleurs que "le conseiller en charge des questions de propriété littéraire et artistique de la cour de cassation est Marie-Françoise Marais, la présidente de la HADOPI. "...

Pas étonnant.
Le ton est donné. Le contenu généré par l'utilisateur est dans le collimateur des gouvernements et des industries de la culture et des médias.

Et la tendance n'est pas prête de s'inverser.

On assiste en effet depuis quelques mois à une remise en cause de plus en plus violente de ce que d'aucuns n'hésitent pas à appeler la "poubelle du Net". Une hallali qui s'arme de l'instauration d'un contrôle de plus en plus agressif des contenus circulant sur le web: loi Hadopi (contre le piratage), remise en question du statut d'hébergeur (une commission travaille d'ailleurs en ce moment à la réforme de la loi LCEN) et, plus largement, de la neutralité d'Internet (la discussion est en cours au gouvernement)...
Le tout au nom de la protection des personnes et des biens.
Il est légitime de ne pas vouloir faire du Net un espace de non-droit.
Le problème, c'est la disproportion et l'inadéquation de la réponse à ce qui est, et restera quoi qu'on fasse, une révolution inéluctable des usages.

Selon le dernier rapport d'Ipsos, les Français veulent de plus en plus à se prendre en main, ils exigent le "juste prix" (quand ils ne refusent pas tout simplement de payer), réclament de la transparence et revendiquent un droit de contrôle sur le politique, les produits et les services.
Ils réclament aussi le droit de copier-coller, car l'une des révolutions les plus dramatiques apportées par le numérique et Internet, c'est cette capacité à copier n'importe quel contenu, texte, photo, vidéo, audio, et de l'envoyer à n'importe qui dans le monde.

Ce que médias et lobbies appellent le "piratage", la nouvelle génération le nomme "partage", et le pratique comme la chose la plus naturelle du monde. Ce pouvoir du copier-coller qui remet en cause tout le système de production de la société de consommation et d'information, est l'attaque la plus violente contre l'industrie culturelle et des médias.

En face, les moins agiles sont entrés dans une guerre de tranchée dont l'enjeu est clair: la reconquête du contrôle. La maîtrise des circuits de production et de distribution. Les récentes lois Hadopi (contre le piratage) et Loppsi (qui instaure une surveillance par l'Etat des ordinateurs privés par l'installation de "mouchards"), tout comme la remise en question du statut d'hébergeur (qui fragilise les nouveaux acteurs de la production et de la distribution des contenus) vont dans ce sens.

C'est une réaction naturelle, souligne Eric Scherrer qui, sur son blog, rappelle le combat désespéré des anciens copistes face à l'industrie de l'imprimerie, il y a... 600 ans.

Depuis, la révolution a fait son chemin.

Mise à jour : l'arrêt Tiscali, précise Pierre Chappaz dans les commentaires, se réfère à une loi antérieure (lire l'avis de Me Rouillé-Mirza ici), les faits s'étant déroulés avant le vote de la loi LCEN. Cela veut dire que la jurisprudence peut encore s'infléchir, lorsqu'il s'agira d'affaires postérieures à 2004. Rassurant ? Pas vraiment.
1) Un arrêt de la Cour de Cassation n'est jamais innocent.
2) Les arguments de l'arrêt Tiscali ne sont pas vraiment contredits par la LCEN. Cet arrêt marque une tendance, qui pourrait être validée par une simple mise à jour.
3) La tendance est clairement au renforcement des textes sur ce sujet. Cela fait un moment que le gouvernement veut réviser la loi LCEN. La réflexion est toujours en cours.

lundi 8 février 2010

"Les effroyables imposteurs" sur Arte, Hadopi, Loppsi2: la revanche des anti-Internet



Dans la série "Internet est une poubelle qu'il faut contrôler", Arte diffuse ce mardi soir un nouveau documentaire consacré aux... dangers du web: "Les effroyables imposteurs". Coïncidence: cette diffusion intervient la veille le jour du débat sur la loi Loppsi2 qui vise à instaurer des nouvelles techniques de contrôle des contenus sur le Net (lire aussi ici).

A travers une compilation un peu fouillis sur les conspirationnistes de tous bords, l'auteur du documentaire nous ressert le discours du "Web-poubelle-de-l'info", peuplé de dangereux "non-professionnels" qui font circuler les pires rumeurs.

On connait la chanson. En ces temps de médiapocalypse, elle sonne comme la vaine tentative d'un système figé de sortir d'un lectorat/électorat qui lui échappe.

La rengaine ressurgit de temps à autre chez quelques représentants encore vaillants de cette vieille presse (pour preuve ce débat hallucinant de non-experts sur le web, chez Franz Olivier Giesbert), comme chez les politiques (voir la polémique, tout aussi hallucinante, autour de l'affaire Hortefeux).
Etrange miroir, d'un monde se contemple du haut de ses vieilles tours sans comprendre cette révolution qui a innondé ses terres.

Dans le docu d'Arte, le journaliste conclut son propos en s'attaquant évidemment au web participatif.
Pour appuyer sa thèse, il a déniché un article publié sur la page personnelle d'un internaute sur LePost.fr (dont je suis le co-fondateur) qui avait échappé à l'équipe de modération.
Je passe sur la méthode (le journaliste me contacte en me mentant sur l'objet de son reportage).
L'article détecté a naturellement été modéré à la suite de l'interview. Fin de l'histoire.

Comme de nombreux sites d'infos (Le Monde, Le Nouvel Obs, 20 Minutes etc), Le Post permet aux internautes de se créer un blog sur leur page personnelle. Et comme pour toute plateforme de blogs, le site ne censure pas a priori des contenus publiés sur ces pages personnelles.
Il ne le fait pas parce qu'il n'est pas éditeur de ces contenus amateurs, mais hébergeur. La modération se fait a posteriori, sur alerte des internautes ((Sur LePost.fr, comme sur LeMonde.fr, nous allons cependant plus loin: les contenus sont 24h/24 par une société de modération, qui supprime les posts contraires à leur charte).

C'est la loi. Qui défend par là même la liberté d'expression. Les blogueurs sont responsables de leurs contenus et peuvent être évidemment poursuivis si leurs propos sont diffamatoires ou portent atteinte à la vie privée. Mais la loi n'impose pas aux hébergeurs un contrôle a priori des contenus. Pourquoi ?

Parce que, premièrement, c'est techniquement impossible. La France compte plusieurs millions de blogs. Sans compter les twitter et Facebook dont le nombre de membres a explosé ces derniers mois.
Imposer un contrôle a priori reviendrait à obliger ces médias sociaux à mettre la clef sous la porte.

Deuxièmement, vouloir imposer un contrôle a priori sur tous les contenus diffusés sur la toile, c'est commencer à mettre un verrou sur l'expression citoyenne. Un verrou imposé par le seul hébergeur (sur ordre de qui?) sur ce fameux "contenu généré par l'utilisateur" qui fait si peur aux politiques et à un certain nombre de mes confrères.

En témoigne l'article surprenant de Xavier Ternisien, dans le Monde daté du dimanche 7 et lundi 8 février, à propos de ce documentaire. Pour ce journaliste, régulièrement attaqué par la blogosphère (ou par ses confrères du web), aucun article rédigé par un non-professionnel ne doit être mis en ligne "sans avoir été validé par un journaliste".

Les journalistes ne se trompent jamais, c'est bien connu.

De quoi ont-ils peur ?
D'une remise en question ?

Car de cette "poubelle" qu'est Internet, de cette poubelle que serait finalement la blogosphère (parce que c'est bien la blogosphère dans son ensemble qui est attaquée dans ce docu), émergent de vrais talents, des analystes pertinents, des militants féroces. On y trouve même des "amateurs" qui, parfois, enquêtent et dénoncent les erreurs des journalistes professionnels. Inconcevable!

De cette poubelle émergent des Maître Eloas... Quand cet avocat-blogueur, qui refuse d'être assimilé à un journaliste, commente, analyse l'actualité du droit, fait témoigner des professionnels de la justice, et sort de temps à autre des infos exclusives, il concurrence effectivement les journalistes dans leur coeur de métier.
Il est rigoureux, il vérifie ses informations. Il participe à l'effort d'information du citoyen.
L'information, ce maillon fragile entre le citoyen et la démocratie.

De cette poubelle émergent des opinions qui dérangent, des vidéos que l'on aurait préférées laisser sous le sceau du "off", des infos qui ne passent jamais au 20h, des remises en question des médias traditionnels qui, pendant longtemps, ont vécu dans le confort du surveillant jamais surveillé...

Evidemment, tous ces nouveaux contenus ne sont pas de qualité. Certains sont mêmes illégaux. Mais ils n'échappent pas ni à la loi, ni à la vigilance des communautés sur Internet, qui savent aussi s'organiser pour débusquer les fausses informations.

Surtout: toutes ces masses d'"effroyables" amateurs qui se passent des infos, les commentent, les éclairent, les détournent, échappent non seulement au filtre des médias et des politiques, mais ils remettent également en cause modèle économique. Crime ultime !

C'est le nerf de la guerre de la loi Hadopi, poussée par des lobbies du disque en mal d'esprit d'entreprise: on préfère aller contre les usages pour punir et contrôler. Aberration économique.

C'est l'argument massue de la prochaine loi Loppsi2: on exploite la peur du pédophile ou du nazi pour justifier un contrôle d'Internet.

Oui, il y a n'importe quoi sur le Net.
Oui, il y a de très belles choses aussi.
Oui, il y a des contenus et des auteurs devenus aujourd'hui indispensables.
Et cet indispensable n'aurait jamais émergé dans cet environnement contrôlé a priori par les médias traditionnels.

Les journalistes seraient plus inspirés de trouver leur place dans ce nouvel écosystème plutôt que de faire perdre l'argent à la télévision publique à tenter de démontrer avec des ficelles aussi grosses que des gazoducs que le web est dangereux.
Ils devraient la jouer "Journalistes+amateurs" plutôt que "journalistes contre amateurs".
Se battre contre l'effroyable amateur en brandissant le sceau divin de sa carte de presse, ce n'est pas à l'honneur d'une profession qui, au fil du temps, a toujours sur prouver qu'elle était capable de s'adapter au bouleversement permanent du monde et des usages.

dimanche 13 décembre 2009

Comment l'info est devenue imaginaire. Comment elle révolutionne l'industrie


Avant d'être un pragmatique fasciné par Internet et la magie du réseau, je suis un rêveur hypnotisé par les livres. Je ne me déplace jamais sans, ils ont toujours accompagné ma route.
Plus les livres me font rêver, plus ils me sont indispensables.
Dans le business, on appelle les rêveurs des créatifs. C'est sans doute ce qui a sauvé ma carrière.

Ma mère me racontait que quand elle était enfant, elle se plongeait dans les histoires qu'ils distillaient et que c'était une façon de s'échapper, de voyager, de vivre autre chose. Aujourd'hui, elle lit 5 romans par semaine, mais elle garde toujours secret cet univers intérieur.
Le livre est l'un des supports matériels de l'imaginaire, la réalité intérieure qu'il partage avec son lecteur ne se diffuse que très rarement à l'extérieur.

J'ai appris à vivre ainsi, comme beaucoup d'entre-vous, sans doute: mon imaginaire intime, bien protégé par à l'intérieur de nous mêmes, et le monde matériel, qui n'en est qu'un très lointain reflet, parce que collectif et contraint.

Picasso et Jung ont dit, chacun à leur tour, que l'imaginaire était aussi réel que le matériel. Parce que le premier nous affectait autant que le second. Parfois plus. Or, tout ce qui nous affecte est réel, même s'il ne se matérialise pas collectivement. C'est la perception que nous avons des événements, réels ou imaginés, à partir du moment où ils nous affectent, qui leur donne corps, qui leur donne une "réalité" à nos yeux.
"Tout ce qui peut être imaginé est réel" (P.Picasso).
Le réel c'est notre perception, ou plus précisément, notre expérience du monde et de nous-mêmes.
L'expérience, voilà un terme qui définit parfaitement la structure des usages du XXIe siècle. Avec l'arrivée du virtuel, du web et du jeu-vidéo, nous sommes entrés dans la civilisation de l'expérience.
"Tout ce dont je fais l'expérience est psychique, jusqu'à la douleur physique, dont je ne ressens que la transcription psychique" (C-G. Jung).
Cependant, si dans la sphère personnelle, l'imaginaire et le concret se bataillent, dans la sphère sociale, tout ne se fusionne pas aussi aisément. Hors de l'intime, il reste une barrière. On ne peut que constater cette impuissance du monde à incarner parfaitement l'imaginé. Parce qu'il est contraint, c'est à dire univoque, alors qu'il est collectif. Impossible alchimie.

Je me suis souvent surpris à imaginer ce que serait un monde où notre imaginaire s'incarnerait systématiquement dans le réel.
Parce que nous sommes plusieurs, cette "réalité" serait forcément multi-couches.
Le monde matériel est assez limité. Et, majoritairement, sombre et frustrant. Sa vitalité dépend d'un certain nombre de béquilles qui, si elles venaient à disparaître, feraient sans doute s'effondrer tous les espoirs. C'est d'ailleurs la thèse déroulée par le roman et le film "La Route": les humains s'y suicident les uns après les autres, ou s'entredévorent, après qu'une guerre nucléaire a détruit toute possibilité de se nourrir!

Le monde n'est d'ailleurs pas aussi sombre et pervers qu'il le serait s'il était la transcription parfaite des imaginaires humains. Tout simplement parce que les hommes sont obligés de façonner dans la matière collective ce qu'ils ont dans le coeur.
Or, il y a une rupture entre le monde imaginaire et le monde réel, qui vient du fait que si vous êtes seul à façonner un tas de boue vous pouvez espérer réaliser à peu près ce que vous portez en vous (sauf moi, j'ai toujours été nul en poterie).
Alors que si vous êtes plusieurs, il faut façonner ensemble.
Le process de l'oeuvre collective est évidemment fascinant. Sans doute plus riche qu'une oeuvre solitaire, puisqu'il s'agit d'une tentative de matérialisation de plusieurs imaginaires. Mais il n'est pas vraiment collectif, parce que les mécaniques de collaboration sont déformées par de nombreuses barrières physiques.
Surtout, ce process n'est pas "juste", même s'il est de temps en temps démocratique. Son évolution dépend généralement du degré de pouvoir des uns et des autres.

Pour faire passer ses rêves dans le monde matériel, il faut donc beaucoup de pouvoir. Avec beaucoup de pouvoir, on pousse plus facilement les autrs à façonner la matière selon nos propres désirs, et la contrainte est moins forte parce que tout, ou presque, s'achète.

Pour que l'imaginaire se concrétise parfaitement, il faudrait donc que le monde autorise la coexistence de plusieurs couches de réalité simultanées.
Tout cela est parfaitement théorique... Mais là où je veux en venir, c'est que: cette capacité à matérialiser collectivement la simultanéité des imaginaires, on la retrouve sur Internet.

Même si cet imaginaire n'est pas, pour l'instant, très fécond: le réseau, trop fragmenté et peu confortable, ne sait pas encore bien intégrer les oeuvres plastiques, littéraires et cinématographiques.
Il est cependant, aujourd'hui, l'unique espace qui donne aux imaginaires cette persistance et cette image socialement perçues que l'on associe généralement à la matérialisation.

Qu'est-ce que cela nous apprend ? Cela nous apprend que le "network", le réseau qui constitue Internet, ne relève pas de la matérialité telle que nous la percevons depuis toujours, mais qu'il relève essentiellement de l'imaginaire.

Je repense à ce qu'il m'arrive parfois de répondre à des étudiants en journalisme qui me disent qu'Internet c'est la mort du terrain: "Mais Internet est aussi un terrain d'investigation! Même si ce n'est pas au grand air". Au grand air ou "irl", comme on dit désormais, "in real life" (dans la vie réelle).

Internet, par sa capacité à développer matériellement, psychologiquement, et socialement le virtuel, a "capillarisé" le réel, au point d'en épouser l'essentiel des caractéristiques. Manque le "grand air", donc, l'élément physique... mais avec les nouveaux outils tactiles et/ou utilisant des accéléromètres comme le iPhone ou la Wii, cette frontière du physique s'estompe peu à peu.

A sa façon, Internet est en train de donner corps aux théories de Jung et à la citation de Picasso: "Tout ce qui peut être imaginé est réel".

Il est finalement ce qui se rapproche le plus du concept de l'astral, théorisé (entre autres) par les bouddhistes. L'astral désigne l'espace collectif où se concentrent les rêves avant leur réalisation dans la matière. Je ne sais pas si les bouddhistes ont raison, mais je constate que ce qu'ils décrivent ressemble beaucoup, dans ses mécanismes, à Internet!
Sauf que cet astral collectif relèverait du domaine de l'inconscient. Alors que sur Internet, tout circule au plan conscient. Tout est révélé. Thanks Google...
"La conscience provient d'une psyché inconsciente plus ancienne (ou plus large, NDA) qu'elle et qui, en collaboration avec la conscience ou en dépit de celle-ci, continue de fonctionner" (C-G.Jung)
C'est pour cela qu'il faut insister sur le fait que le Net n'est pas un média, ni un tuyau comme un autre. Mais un espace d'échanges imaginaires en partie matérialisé.

Le Net est donc un espace où s'échangent des informations imaginaires. De la rumeur au détournement, en passant par le témoignage et la révélation, toute information partagée sur le Net doit être considérée comme imaginaire, avant qu'elle n'entre dans un processus de matérialisation.

Comment se définit une matérialisation ? Il s'agit d'un processus collectif de validation dans la perception et de mise en forme d'une "idée". Que cette matérialisation soit "physique" (papier, télévision) ou plus virtuelle, mais toujours socialement acceptée (média web ou mobile).
Sur le web, cette "validation" est néanmoins beaucoup plus flottante. Et mutante...
C'est le "risque" entraîné par la rencontre, l'entremêlement, de deux mondes jusqu'ici séparés: process imaginaire (puissant et chaotique), process matériel (faible et contraint).

Cela nous en dit également beaucoup sur la façon dont l'industrie doit aujourd'hui s'organiser autour de ce réseau.

Je vais m'en tenir à l'industrie de l'information, puisque c'est mon métier, mais on pourrait appliquer cette réflexion à l'ensemble des secteurs d'activité.

Pendant longtemps (et aujourd'hui encore!), l'industrie de la presse papier, par exemple, s'est considéré comme le coeur, et a entrepris Internet comme une destination. Comme l'une des matérialisations de son métier d'informer et de faire du "lien".
Or, c'est justement tout le contraire. Aujourd'hui, le coeur de l'information et des échanges sociaux, c'est le réseau. L'industrie de l'info papier étant l'une des matérialisation de ce réseau.
C'est pour cela qu'il est idiot de vouloir monétiser Internet en se disant qu'Internet va remplacer les supports traditionnels.

Internet a surtout renversé le rapport des compétences dans l'univers de l'information, et placé les supports à la périphérie.

Aujourd'hui, je distingue donc deux types de compétences :

1) Les compétences de valeur (réseau):

- Le "journalisme": à concevoir comme un réseau de compétences (comprenant ceux que l'on appelait jadis les journalistes), dont l'objet est la production et la valeur ajoutée de l'information. Ce journalisme de demain ne doit plus être considéré comme une rédaction physiquement rassemblée, mais comme une dynamique d'échanges. Non plus comme un métier mais comme une compétence. Une compétence forcément partagée qui relève du réseau (Internet), mais plus d'une industrie en particulier.

2) Les compétences de support (industrie):
- L'industrie du papier: elle s'occupe de la destination "print" du journalisme. Elle l'organise et le monétise.
- L'industrie de la télévision: elle s'occupe de la destination "broadcast" du journalisme. Elle l'organise et le monétise.
- L'industrie du web: elle s'occupe de la destination "web" du journalisme. Elle l'organise et le monétise.
- L'industrie du mobile: ... etc etc

Cette classification a au moins le mérite de mettre en lumière le drame de l'information d'aujourd'hui: c'est l'industrie du papier qui s'occupe également de la destination "web" du journalisme.
Résultat: elle est incapable de l'organiser, et surtout de la monétiser. Ce n'est pas son métier.
C'est à l'industrie du web d'inventer les supports et les mécaniques web du journalisme. C'est à dire à la génération des start-up du web, celle qui a donné naissance à Twitter, Google, Facebook, Yahoo, Skype ou Amazon.

(Illustration: Pablo Picasso, "Le rêve"- 1932)

jeudi 12 novembre 2009

Médias : le web sert-il vraiment à quelque chose ?


A entendre quelques patrons de médias au fil de mes rencontres ou interventions en conférence, c'est le sentiment qui domine. Puisqu'il semble acquis (sic) que le web ne servira pas à financer les budgets déficits des journaux ou les budgets des télés, ni même à remplacer le modèle, j'ai la nette impression que la tendance en France dans les médias est au repli. Et qui dit repli, dit pas d'investissement véritable. Pire: pas d'innovation. No future le web ?

Ce que j'entends :

1) "Il n'y a pas de modèle économique viable pour les médias sur Internet. Un visiteur unique rapporte dix fois moins qu'un lecteur. "

2) Donc : "Ne perdons pas d'argent sur le web, il n'y aura pas de retour sur investissement. Le web reste un complément, mais n'a pas à être au coeur de la stratégie."

3) Ce n'est pas nouveau mais ça revient très fort: "Tout ça c'est la faute à Google qui se fait de l'argent sur nos contenus. Google doit payer." Ou: "On va bloquer Google qui ne pourra plus indexer nos infos".

4) "Le Kindle d'Amazon c'est l'avenir de la presse écrite: Il faut juste attendre que ça se démocratise et on pourra à nouveau vendre nos journaux sur Internet."

5) "Le mobile est un réseau beaucoup plus viable que le web: il y a de vrais espoirs de modèles économiques puisque l'on peut faire payer les gens sans douleur, comme sur iTunes".


La réalité:

1) No pub ? Il y a plusieurs idées reçues et contre-vérités dans ce message.



- Oui, si l'on compte en visiteur unique, en passant du lecteur à l'internaute, la recette annuelle est divisée par 20.

- Non, si l'on compte en pages vues. Les calculs d'Olivier Bonsart de Ouest France montrent qu'une page sur le web rapporte plus qu'une page papier. Le problème c'est le trafic, pas assez important. Ce qui ne résout pas le problème, mais permet au moins de relativiser.

- La pub traditionnelle sur Internet est ringarde et inintéressante. Les agences et les régies pub bloquent sur ce modèle (le fameux "display") depuis des années et n'ont pas fait leur révolution, alors que de plus en plus d'annonceurs sont aujourd'hui prêts à se bouger. Il y a encore énormément à expérimenter sur Internet: transformer les marques en média, jouer les médias sociaux, faire du participatif maîtrisé, faire du clef en main, inventer inventer inventer. Mais qui osera bousculer les toutes puissantes agences ?

2) No future ? Arrêtons de considérer Internet comme un média.



Internet est une manifestation du réseau digital, dans lequel nous devons aujourd'hui inclure le mobile. Les médias doivent se mettre en réseau, mettre la digitalisation des contenus et des process au coeur de leurs stratégies. Et envisager les modèles économiques comme un ensemble. Considérer le réseau comme un accessoire, c'est signer son arrêt de mort, son bannissement de la sphère du consommateur et de l'annonceur.

3) No Google ? En 2009, la presse se cherche encore des coupables. Au lieu de s'inspirer du modèle Google, elle en fait un bouc-émissaire.



Ce mois ci Ruppert Murdoch (Wall Street Journal, Fox...) a menacé Google de ne plus rendre les contenus de ses médias accessibles par le moteur de recherche, qu'il traite de pilleur. Réponse de Google : pas de problème!
Suicide mode d'emploi...

4) No free model ? Autre option, très "Murdoch Style" aussi: faire payer les contenus actuels. Aucun modèle grand public ne fonctionne réellement, mais tout le monde en parle. Tout le monde travaille dessus. C'est évidemment très compliqué. Même Murdoch temporise...



Ce n'est pas le principe du payant qui pose problème. On peut faire payer des tas de choses sur le web, à commencer par des services. Le problème, c'est de vouloir faire payer l'info: dans un environnement où toute info est publique et accessible gratuitement (chez l'émetteur de l'info ou ailleurs) en 30 secondes, quelle est la valeur de l'info ? Que faire payer ?

En France, j'ai vu passer des projets, parmi les sociétés de journalistes, qui me font hurler de rire frémir: "Les éditeurs de presse pourraient s'accorder, au sein des associations professionnelles nationales et internationales, pour renoncer collectivement à la gratuité de l'information en ligne." Help !



La solution finale (si j'ose dire) ? Le e-paper. Là, c'est sûr, les gens vont enfin acheter le journal!
Pour preuve: le succès du Kindle d'Amazon (très relatif, aucun chiffre n'est disponible), lancé récemment en France.
Miracle en vue ?
Le problème est encore celui de la valeur de l'info, donc de son prix. La valeur d'une info, même présentée sous la forme d'un journal traditionnel sur un écran agréable, n'est pas comparable à celle d'un livre numérique dont le contenu reste (pour l'instant) difficilement soluble sur le réseau .

5) No web ? Ah, le iPhone! Le graal des patrons de médias ! D'abord parce qu'ils ont enfin entre les mains un objet qu'ils comprennent. Le iPhone est à l'Internet ce que la Wii a été au jeu-vidéo. C'est l'émergence d'une économie des "casual" internautes. Tout le monde comprend la Wii, même les séniors.



Le mobile va en effet bouleverser l'écosystème de l'info parce qu'il accélère les logiques du réseau, mais aussi parce que l'outil est beaucoup plus proche de l'utilisateur, beaucoup plus accessible que l'ordinateur.
Il est vrai que les mobinautes paient facilement les applications iPhone. Pour autant, ce n'est pas un modèle en soi, ni un modèle unique.
Et les usages mutent à vitesse Grand V sur le mobile. Pour l'instant, une appli par média. Demain: à nouveau les agrégateurs ?

Et vous, vous en pensez quoi ?

jeudi 28 mai 2009

Internet: plus de séniors, plus de CSP-, plus de provinciaux


Les internautes, dix ans après ? Le profil se rapproche de plus en plus de celui des lecteurs de la presse quotidienne régionale!

Alors qu'il était coutume de cibler sur le Net les jeunes, les CSP+ et... les Parisiens, histoire de se rassurer sur le non-cannibalisme du web vs papier ("Ce ne sont pas les mêmes lecteurs", disions nous...), aujourd'hui la donne est inversée :

Internet touche désormais tout le monde.

- Les séniors en tête: les + de 50 ans représentent désormais 29 % de la population connectée. Et le nombre d'internautes de + de 65 ans a été multiplié par 116!

- Les femmes: 48 % en 2009, contre 39 % en 1999.

- Les CSP-, cible oubliée de la plupart des sites d'infos: ils représentaient 13% de la population en ligne en 99, aujourd'hui ils sont à égalité avec les CSP+ à 34 % contre 35 %.

- La province (c'est à dire la majorité des Français): Paris représentait 35% de la population internaute en 99. Aujourd'hui, le rapport est de 20 / 80.

Un portrait d'une France connectée beaucoup plus populaire, beaucoup moins élitiste, et moins urbain (la présence des communes rurales sur le Net a été multipliée par 16 en dix ans). Quelles conséquences pour la pub et les contenus ? Quelles oppportunités pour la PQR ?

Source : Observatoire des Usages Internet (Médiamétrie) (via: JMLeRay)
Photo: Google Street View

dimanche 5 avril 2009

Le web selon Howard Dean= communautés et décentralisation


Quelques éléments de réflexion après une rencontre avec Howard Dean lors d'un "tech-brunch" organisé par la Netscouade et Terranova ce midi à Paris.

Howard Dean, c'est l'ancien candidat US à la primaire présidentielle face à John Kerry en 2004. Ancien président du parti démocrate, il a surtout contribué à la mise en oeuvre de l'incroyable machine de guerre lancée par l'équipe Obama sur Internet pour remporter la présidentielle de 2008.

En exploitant intelligemment les réseaux sociaux et les outils participatifs, la campagne du parti démocrate (décrite en détail dans ce dossier complet de Terranova, et dans ce rapport) a fait entrer la politique dans le XXIème siècle.
Avec deux mots clefs: la décentralisation et les communautés.



Une rencontre passionnante sur laquelle je ne m'étendrai pas: on peut retrouver les vidéos de son intervention chez Natacha et Sacha QS (Mémoires Vives). Mais j'ai retenu quelques lignes de force qui me paraissent adaptables aux médias sur le Net :


- Communautés : le parti démocrate n'a pas utilisé Internet comme un média alternatif pour diffuser sa campagne, mais comme un outil pour organiser les communautés.

A ce propos, Howard Dean précise qu'ils n'ont pas créé ces communautés. Elles étaient déjà là. "Les gens voulaient faire partie de la campagne. Nous avons organisé tout cela." En utilisant les réseaux sociaux sur Internet.

- L'idée force : avec Internet, "You're the power" ("le pouvoir c'est vous")

- Décentralisé et participatif : conséquence de la démarche, une organisation fondée sur la décentralisation. Le parti démocrate ne fonctionne plus comme un parti national, mais comme un parti de communautés.
Grâce aux réseaux sociaux et aux outils contributifs sur Internet, l'équipe de campagne s'est donc appuyée sur les communautés, locales ou indépendantes. Plutôt que de centraliser (et donc alourdir) toute l'action au sein du parti, on "externalise" et on démultiplie les forces en faisant participer la communauté.

Résultat: beaucoup plus d'énergie et d'implication, notamment auprès des jeunes. "En 2008, les votants de moins de 35 ans étaient, pour la première fois, plus nombreux que les plus de 65 ans".

- Organisé et maîtrisé : les messages de campagne quotidiens étaient contrôlés par l'équipe nationale, mais l'organisation en réseau permettait une plus grande souplesse pour s'adapter à l'actualité.

- Personnalisation: sur Internet, chaque militant pouvait adapter son kit de campagne en fonction de sa communauté: en re-agençant l'ordre des paragraphes ou en changeant les photos sur les plaquettes...

(Photo: Howard Dean, Tech-Brunch du 5 avril à Paris- Natacha QS)

lundi 15 décembre 2008

Presse écrite: les 14 constats choc des Etats Généraux


Alors que les 4 groupes des Etats Généraux de la Presse Ecrite rendent (ou ont déjà rendu) leurs conclusions et leurs propositions à l'Elysée, je vous communique celles du pôle 3 ("Le Choc d’Internet : quels modèles pour la presse écrite ?").
Il ne s'agit pas de propositions (elles n'ont pas encore été rendues publiques), mais de 14 constats énoncés par les intervenants du pôle 3 présidé par Bruno Patino.

Il s'agit de la synthèse la plus pertinente et la plus à jour que j'ai pu lire ces dernières mois. Elle résume, chiffres à l'appui (dont certains sont inédits), la situation de la presse française et mondiale face au choc d'Internet. Dans un constat clair et radical.
Un électrochoc. A méditer. Et à conserver dans vos archives...

1. L’offre globale de médias augmente plus vite que leur consommation.

L’offre mondiale de contenus médiatiques augmente à un rythme annuel de 30 % que la consommation ne peut suivre. Le nombre des chaînes de télévision a triplé en Europe dans les dix dernières années, le nombre des magazines a quadruplé en vingt-cinq ans. Chaque jour, le Web grandit de 1,5 millions de pages. Partout, audiences et annonceurs répondent à cette abondance par la fragmentation: l’attention portée à un média en particulier diminue, qu’il s’agisse d’un apport d’audience ou de publicité. Le « rendement » d’un média par unité d’audience est partout en baisse.
Robert Picard/Jönköping International Business School, Jönköping University.

2. Les annonceurs poursuivent leur retrait des médias.

La publicité traditionnelle sous forme de vente d’espace dans les médias ne représente plus qu’un tiers des dépenses des annonceurs. Ceux-ci se tournent de plus en plus vers le marketing direct, la sponsorisation, l’évènementiel ou le marketing personnel. Se produit du coup un découplage de l’information et de la publicité qui constitue un tournant historique. Ce sont les consommateurs qui apportent aujourd’hui la part majeure dans le chiffre d’affaire des entreprises de média, en raison notamment des dépenses d’équipement. Pour un Euro dépensé par un annonceur, on en compte sept dépensés par l’audience aux Etats-Unis, cinq en Europe. Le marché de la communication dépend de la demande et non plus d’une offre financée par la publicité.
Robert Picard/Jönköping International Business School, Jönköping University

3. La hausse continue de la consommation de médias va de pair en France avec une dispersion des audiences entre titres et supports.

L’offre de médias est en hausse, la fréquence des contacts entre l’audience et les médias aussi, mais ces deux tendances s’inscrivent dans une dynamique de comportement unique : l’addition de médias. L’audience se disperse de plus en plus au sein de l’offre de supports et de titres qui lui est faite. Les lecteurs de magazine ne sont pas moins nombreux, mais ils reviennent moins souvent vers chacun des titres d’une offre devenue plus large ; les lecteurs de quotidiens se distribuent sur une double gamme (payant et gratuit) ; les 15-24 ans diversifient les supports numériques pour accéder à un même contenu vidéo. Cette fragmentation de l’audience entraîne un second effet : la polarisation qui revient à se cantonner à quelques titres sur chacun des supports. A l’élargissement de l’offre, l’audience répond en se fragmentant.
Source AEPM Somme des LDP. Médiamétrie – Global TV. Robert Picard/Jönköping International Business School, Jönköping University


4. L’accès classique aux médias (TV, radio, imprimé) est minoritaire chez les 15-24 ans français.

Les « autres pratiques multimédias » (ordinateur, téléphone mobile, baladeur multimédia, jeux vidéos, etc.) constituent 50,3 % des contacts avec les médias des 15-24 ans français, contre 29,5 % pour l’ensemble de la population. Pour les trois médias classiques pris dans leur ensemble, la rupture générationnelle est réelle.
Médiamétrie – Media In Life – Lundi-Dimanche Janv-Fév 2006, 2007 et 2008, 00h-24h. Ensemble 13 ans et plus

5. Les déplacements quotidiens sont l’occasion d’une consommation de médias et de loisirs numériques où le téléphone l’emporte désormais sur l’imprimé.

Pour trois Français sur quatre les déplacements quotidiens sont une occasion de contact avec les médias et les loisirs numériques, un moment où la radio reste leader : 55 % de pénétration au sein de cette population « médiavore » en mouvement. Mais de 2007 à 2008, les positions relatives de l’imprimé et du téléphone se sont inversées. La pénétration de l’imprimé chute de 21,6 à 19 % tandis que le téléphone explose de 19 à 32,4 %. Le support téléphonique mobile dépasse le média écrit dans la consommation nomade.
Médiamétrie.Media In Life. Base Lundi-Dimanche Janv-Fév 2007 et 2008. Ensemble 13 ans et plus

6. La baisse de diffusion payante des médias imprimés est une tendance française avérée qui recouvre des réalités diverses.

La diffusion de la presse écrite payée subit une érosion amorcée bien avant la montée en puissance d’Internet. Actuellement, elle baisse en moyenne de moins de un pour cent par an. La tendance vaut pour la PQN, la PQR et la presse magazine, mais dans le détail, les situations sont diverses. A nombre de titres constant, les news progressent en diffusion ; les féminins régressent, malgré l’augmentation du nombre des titres. La PQN est en croissance quand on ajoute les gratuits à sa diffusion. Au total, la tendance baissière du « papier payant » est majoritaire, durable et continue.
Données OJD

7. La presse imprimée est une dépense mineure dans le budget d’un ménage français.

Le budget consacré aux médias (2.272 Euros par an) représente 8,5 % des dépenses d’un ménage. Plus du tiers est alloué à la téléphonie fixe et mobile, loin devant l’audiovisuel et Internet. A la différence de ces supports, la presse imprimée n’exige pas d’achats d’équipements : 172 Euros par an d’abonnements et d’achats au numéro mobilisent donc moins de 8 % de tout le budget médias. Pour les Français, le déclin de l’imprimé est une réalité devenue visible dans leur économie domestique.
Médiamétrie - Observatoire des dépenses médias et multimédias – Vague Mai-Juin 2008

8. La recette publicitaire de la presse payante s’installe dans une croissance négative.

Deux décennies de hausse des recettes publicitaire de la presse écrite, en dépit d’une perte de parts de marché au profit de la télévision, s’achèvent par un mouvement de recul. Depuis 2004, avec la montée en puissance de la publicité sur Internet, la presse écrite payante facture moins les annonceurs, en France, comme aux Etats-Unis ou au Royaume-Uni. Une tendance neuve s’est installée.
Données Irep

9. Les quotidiens gratuits ont la plus grande affinité avec le lectorat français de 15 à 49 ans.

La presse quotidienne la plus récente (créée à partir de 2002) a le plus fort taux d’affinité avec le lectorat de 15 à 49 ans. Dans ce domaine, la PQN a un résultat neutre (affinité de 100 environ) tandis que la PQR affiche un fort déficit, notamment chez les 15-34 ans. Mais elle garde une pénétration bien plus forte que ses rivales. De là, l’inconfortable alternative vécue par les quotidiens français : toucher peu de monde avec un fort taux d’affinité, ou toucher beaucoup de monde
avec peu d’affinité.
EPIQ/LNM/07/08. EuroPQN/ EPIQ

10. Le gros consommateur de médias écrits ne se cantonne pas, en France, à un support unique.

Une lecture forte de quotidiens est corrélée avec un comportement actif sur Internet. De même, une lecture forte de magazines est corrélée avec un comportement actif sur Internet. Plus largement, l’intérêt pour la presse d’information générale et politique se combine avec un comportement plus actif que la moyenne sur le média Internet. Après s’être étendu aux magazines, l’intérêt pour la vie publique et spécialement la vie politique, le creuset original de la presse quotidienne, s’est donc à nouveau étendu, cette fois au média Internet.
EuroPQN/ EPIQ

11. Le média Internet continue de croître en France, en pénétration et en utilisation.

Internet progresse désormais à un rythme plus modéré : la population d’internautes est en hausse de 5 % sur un an. La barre des 60 % de Français de 11 ans et plus se connectant au moins une fois par mois a été franchie à l’été 2008. Le temps passé sur Internet atteint 25h et 3mn par mois au premier semestre, contre moins de 19 heures il y a trois ans. Les 15-24 ans frôlent l’heure de connexion quotidienne (29h 38 mn par mois). L’activité des internautes ne s’arrête pas à la consommation, elle s’étend désormais à la production et à la redistribution de contenus.
Médiamétrie//NetRatings - Domicile et / ou lieu de travail – indicateur intitulé PC time

12. Le smartphone possède un potentiel de bouleversement complet de la consommation de médias.

La définition du « smartphone » (un téléphone doté d’un système d’exploitation sophistiqué et une connexion confortable au réseau Internet) fait l’objet de débats, mais sa capacité de « disruption » est constatée partout. Sur les marchés où il pénètre, ses utilisateurs (ceux du modèle Iphone d’Apple en sont l’exemple) modifient fortement leur consommation de médias. Modification des parts respectives sédentaire/nomade ; apparition de demandes nomades fortes ; transfert de connexions Internet du PC vers le téléphone, etc. Le choc Internet du mobile peut rivaliser en impact avec celui connu sur le PC, d’autant plus que la pénétration du téléphone mobile a beau rester faible en France (83 %), elle l’emporte largement sur celle d’Internet.
Forrester Research Technographics surveys 2008


13. La recette publicitaire tirée d’un visiteur unique est vingt fois moindre que celle d’un lecteur.

La diversité de la tarification du display sur Internet (5 à 9 euros en CPM pour le branding, 0,5 euro pour le ROI) s’inscrit dans une gamme de prix sans commune mesure avec celle du papier. Le revenu publicitaire fourni chaque année par un visiteur unique mensuel varie de 1 à 3 euros, contre 20 à 60 euros pour un lecteur de presse écrite. La différenciation des univers industriel et numérique est inscrite dans leurs recettes.
Chiffres nets IRP/ chiffres bruts TNS redressés. Etude Aegis Media

14. Google est au cœur des sessions sur Internet et sa vente de publicité en tire parti.

85 % des sessions sur Internet incluent en France l’utilisation du moteur de recherche Google. La page de résultats de Google provoque dans 30 % des cas un clic sur les liens AdWords placés en colonne de droite. Ce dispositif, complété par la vente en régie des liens AdSense, permet à Google de capter 90 % de la valeur dans la publicité à ciblage contextuel. Une position dominante s’est créé dans les usages et n’est pas contestée sur le marché.
Données et estimations Aegis Media

(Illustration: pôle 3 EGPE - sources OJD)

mercredi 3 décembre 2008

Le statut d'auto-entrepreneur pour les correspondants locaux de presse et les blogueurs?


C'est l'une des propositions qui sortira de l'un des groupes "Presse et Société" (auquel je participe), et qui sera transmise à l'Elysée le 4 décembre à l'issue des Etats Généraux de la Presse Ecrite:
"Peut-on utiliser le statut d'auto-entrepreneur aux fournisseurs de contenus non journalistes, pour améliorer le statut des correspondants locaux et des blogueurs travaillant pour des sites d'info ?"

Qu'est-ce que le statut d'auto-entrepreneur? 
"Le régime de l’auto-entrepreneur, qui sera disponible à partir du 1er janvier 2009, permet à tous les Français, qu’ils soient salariés, étudiants, retraités ou chômeurs... de créer leur activité en parallèle de leur travail afin de compléter leurs revenus ou de créer de façon extrêmement simplifiée leur propre activité à titre principal"(on peut aussi en savoir plus sur ce site).

Quelle est la situation aujourd'hui?

- Les correspondants locaux de presse sont soumis à un régime spécifique, défini par la loi, qui permet aux quotidiens régionaux de les rémunérer sans payer de charges salariales. Mais les conditions sont de moins en moins adaptées à la réalité: pas de lien de subordination (sinon c'est un salarié), pas de consignes sur la ligne éditoriale, pas de commande de contenus et pas de formation. 

- Côté blogueurs, c'est le far west. Quand ils sont payés, ils le sont souvent sur la base d'un contrat de droits d'auteurs. Ce qui n'arrange personne non plus, et entretient toujours un flou sur le lien (salarial ou pas) entre l'entreprise et le rédacteur.

Avec ce nouveau statut, plus clair et plus souple, les blogueurs et les correspondants locaux seraient considérés comme des entreprises individuelles qui factureraient leurs prestations.  

Ça me semble être une piste intéressante pour des rédactions, notamment en ligne, qui seront amenées demain à diversifier de plus en plus leurs contenus en faisant appel à des non journalistes: blogueurs, experts, rapporteurs d'infos locales ou thématiques...

Qu'en pensez-vous?

(Illustration: MoussTIC)

mardi 2 décembre 2008

Twitter: fiable ou pas fiable?


Je profite de la lecture d'un post très intéressant sur la fameuse rumeur qui a couru sur Twitter durant les événements de Mumbai (Bombay) pour répondre aux commentaires générés par mon dernier billet sur le sujet.

Stephane Dangel: "Comment par contre, authentifier avec un maximum de certitude une breaking news transmise par twitter ou n'importe quel autre device ?"

Emmanuel Parody "D'un autre côté Joannes a raison de pointer les erreurs et le bruit. A commencer par la pseudo intervention de la police indienne sur Twitter. A ma connaissance l'info a été démontée mais les sites qui se sont extasiés sur cette intervention ne se sont pas précipités pour corriger. L'émotion d'abord... "
Certes Joannes passe à côté du phénomène mais je crois que dans ce phénomène il est beaucoup plus question d'émotions que d'informations."

Twitter, la plateforme de micro-blogging, considérée comme "la plus réactive" sur les attaques terroristes en Inde était-elle la plus fiable? 

Sur son blog la journaliste indépendante Amy Garhan est une des rares à avoir enquêté sur cette fausse information qui, partie de Twitter, a été relayée par les plus grands médias, la BBC en tête, sans aucune vérification:

Selon le compte twitter "Mumbaiupdates", les autorités auraient demandé aux internautes de cesser de bloguer en live sur twitter afin de ne pas donner aux terroristes des informations qui pourraient leur être utiles. Le 26 novembre, sur le site de la BBC, à 11h, on pouvait lire: 

“Indian government asks for live Twitter updates from Mumbai to cease immediately. ‘ALL LIVE UPDATES - PLEASE STOP TWEETING about #Mumbai police and military operations,’ a tweet says.”

La blogueuse a donc enquêté, assez rapidement. Une simple recherche sur twitter lui a permis de retrouver la trace de l'auteur, un certain Mark Bao, habitant Boston aux Etats-Unis. Pas à Bombay...

Ce dernier précise finalement, toujours sur son compte twitter, que finalement,  l'info aurait été confirmée en vidéo par la police, mais qu'ils parlaient plus généralement de couverture en live de l'info, sans nommer spécifiquement twitter. Téléphone arabe. On en resterait donc à "couverture de l'info en live"... qui inclut la télévision. 
Sauf que personne jusque là n'a confirmé la fameuse source vidéo (Bao n'a toujours pas répondu précisément aux questions d'Amy).

Quelles leçons tirer de cette rumeur relayée par Twitter et les médias? 
La faute à Twitter... ou aux médias ?
Hum... voyons voir: 

Evidemment, Twitter, comme toute source dite "brute" sur le Net (c'est à dire générée par les internautes, les blogueurs, les citoyens...), n'est pas fiable en soi. 
Ce serait comme aller au bistrot, écouter ce qui se dit, et en conclure: "le bistrot est un média". Le bistrot est une source, les journalistes de terrain le savent bien. Pas un média. Twitter, c'est(presque) pareil.
Le problème, c'est que les journalistes traditionnels ne sont pas habitués au "fast checking" sur Internet (vérification rapide de l'information).  Nombre d'entre eux sont encore un peu perdus face au web. Qui n'est pas un média, je le rappelle, mais un réseau, où s'échangent des informations, vérifiées et non vérifiées.

Inutile de se réjouir en criant: "Vous voyez? Internet n'est pas fiable!" Ce n'est pas pour cela que toutes les sources non journalistiques ne sont pas intéressantes, de grande valeur. Au delà des capacités d'auto-correction du réseau (façon wikipédia), c'est aux journalistes de se former à la vérification de l'info "brute" sur le Net. A eux de vérifer, d'encadrer les communautés pour en tirer le meilleur. C'est leur métier. 

Enfin, pour répondre aux doutes émis par Emmanuel sur la qualité "informative" du "User generated content" (Sur Twitter, c'était de l'émotion, pas de l'info). 
Encore faut-il comprendre ce que l'on entend par info. Est-ce de l'info de première main? Il y en a eu, mais très peu (lire aussi ici). Le reste? Beaucoup de veille d'infos en live sur les médias, ce qu'on appelle le "journalisme de liens" et qu'on ose enfin appeler de l'info. 
Sur le Net, en plus de cette veille, très riche, très réactive (souvent plus réactive que celle des journalistes, c'est la force du réseau), il y avait aussi de la conversation (c'est de la valeur ajoutée d'info),  mais également des photos sur place (c'est de l'info), et de l'émotion (de l'info?). Il y a aussi des témoignages de première main sur des blogs.
Oui, il y en a eu peu. Oui, il y en aura de plus en plus (avec l'arrivée du iPhone, notamment). Imaginez le même événement, aujourd'hui, en plein New York. 

Il ne s'agit pas de remplacer l'info des agences par Twitter ou Flickr (la plateforme de photos), mais de les exploiter intelligemment, et de former les journalistes à les apréhender.

Ainsi qu'une discussion sur le sujet (en anglais): how should journalists use Twitter? (merci à Eric pour le lien)

samedi 29 novembre 2008

Mumbai-Bombay, congrès du PS, Twitter...: le live, l'arme fatale du participatif


Au moment où je m'apprétais à écrire sur le live-blogging et les expériences participatives que nous menons depuis quelques semaines sur lepost.fr, et tandis que je venais juste de former des étudiants en journalisme à la veille sur Twitter (en leur expliquant que même s'ils ne comprenaient pas pourquoi ils me remercieraient plus tard), un événement mondial faisait de cette nouvelle pratique sur le web le nouveau "must" journalistique.

Depuis deux jours, la blogosphère médias française ne parle (presque) que de ça (les Américains un peu moins, ils l'expérimentent depuis plusieurs mois déjà):

Twitter, cet outil qui permet, sur Internet, à tout citoyen, journaliste ou blogueur de poster très rapidement des micro-articles de 140 signes, façon sms, s'est montré l'outil le plus réactif pour suivre les attaques terroristes de Bombay.

- Pascal Taillandier de l'AFP s'emballe et parle de Twitter, comme d'un "nouveau média": avec "des informations tellement précises que selon certains micro-bloggeurs, la police indienne estimait que certains messages aidaient les terroristes présumés, rapporte timesonline".

- Philippe Couve, journaliste blogueur et adepte des bonnes formules, préfère voir Twitter comme "une source de sources", comprenez: pas un média, mais un accès touffu, chaotique, en live, à de multiples sources d'informations et d'opinions non filtrées, professionnelles et personnelles.

- De son côté, Laurent Suply journaliste au Figaro, raconte comment Twitter est devenu un outil indispensable pour suivre les événements en Inde:
"Rien, à ma connaissance, ne va sur cette Terre plus vite que Twitter. Ni moi, ni les télés, ni les agences."


Selon lui, il y avait très peu de témoignages, contre beaucoup d'internautes qui se contentaient de commenter et de reprendre les médias. Mais son analyse amalgame beaucoup de concepts et souffre d'un manque de compréhension de ce qu'est le participatif, l'information en réseau et le journalisme de liens.

Qu'est-ce que cela nous apprend?
Avant de se jeter sur la mode Twitter, et de n'en (re)garder que l'outil, il faut bien comprendre que ce qui est passionnant dans ce que nous venons de voir (mais que l'on avait déjà remarqué lors du passage des ouragans aux USA et lors de la campagne présidentielle américaine) c'est l'émergence d'un nouvel Internet.
Et l'émergence, en particulier, d'une nouvelle dimension de l'info sur le web. Le live, évidemment, mais surtout le live en réseau, forcément participatif, une sorte de wikipedia du live, encore extrêment chaotique mais que l'on sent déjà capable de s'organiser autour d'événements marquants et se prolongeant dans la durée comme une soirée électorale, une guerre ou... le congrès du PS (cherchez l'intrus).
Ces dernières semaines nous avons testé cette couverture "live" par la communauté sur lepost.fr. Au départ, c'était juste un test. Et j'avoue avoir été vraiment fasciné par l'étonnante machine que nous avions créée.



Je ne vais pas revenir en détail sur l'ensemble des opérations que nous avons mises en place: pour les gros événements, une "homepage" spéciale rassemblant un bloc de titres mêlé à des liens envoyés en "direct" par la rédaction et un pool d'internautes, un bloc de vidéos, un bloc twitter (nous avions demandé pendant le congrès du PS par exemple, à des représentants de chaque motion de twitter en live le congrès pour nous...), et surtout un bloc "live" géré par une équipe d'internautes et de blogueurs issus de la communauté du Post.

C'est ce dernier outil qui m'a le plus étonné... et fasciné.

Lors du deuxième tour de l'élection de la première secrétaire du PS, le 21 novembre, nous avions laissé la communauté gérer toute seule la nuit électorale.
Pour cela nous avons développé un outil s'inspirant de twitter et "live messenger": un agrégateur de micro-posts, sur lequel peuvent intervenir une dizaine d'internautes (ou plus). Chaque auteur peut poster en temps réel du texte, des liens, des photos (et bientôt de la vidéo). Chaque micro-post peut-être commenté.




Pour la soirée électorale, nous avions sélectionné des contributeurs présents sur lepost depuis plusieurs semaines et avec qui nous avions une relation de confiance: parmi eux des militants, des passionnés d'infos, un chômeur, un blogueur spécialisé en politique. Résultat: des posts presque toutes les minutes, avec énormément de liens vers d'autres blogs ou médias, vers des "twitts", des images issues de la télévision, des déclarations entendues à la radio, bloguées en live, mais aussi des résultats locaux que certains posteurs recevaient par mail, mais aussi de l'émotion, des commentaires qui corrigeaient certains posts.
A minuit, le live (qui fonctionnait comme un agrégateur collectif d'infos en direct) était plus réactif, plus riche, plus complet que la plupart des live des autres médias en ligne. Avec zéro journaliste. Et zéro débordement. Etonnant...

Pluis étonnant encore, le live a duré non-stop pendant 5 jours, 24h sur 24h, sans aucune interruption. Les posteurs se relayaient et bloguaient même à 3h du matin...

Témoignage de l'un d'eux, que j'ai joint par téléphone cette semaine. Il faisait parfois des journées "live" de 15h d'affilée. Une vraie drogue.
"Cela demande une agilité tentaculaire. Mon info je la prenais sur tous les sites d'infos. J'avais une quinzaine d'onglets ouverts sur mon navigateur, avec tous les sites réactifs. Mais je recevais aussi des infos en direct de la fédération toulousaine parce que je suis de Toulouse...
Pour le reste, j'étais en veille sur BFMtv, i-Télé, France-Info... je reçois tous ces médias sur mon ordinateur ce qui me permet de faire des captures d'écran.
Je me sentais bien sûr concerné par cette histoire de congrès du PS (je suis un ancien adhérent qui n'a pas repris sa carte), mais en même temps j'essayais de ne pas faire de posts partisans.
Quand je fais des posts j'aime bien créer le débat. Avec les commentaires qui s'accumulent (il y en a eu plus de 4000 sur le live, NDLA) on voit qu'on est lu, c'est une sorte de drogue! On est pris par le mouvement, par la réactivtié des gens qui commentent. Il y a même eu sur le live du Post, des infos de médias officiels qui étaient corrigés par les commentaires des internautes!"

Même opération avec les événements en Inde. Pendant 3 jours, non-stop, une petite dizaine de posteurs, aidés cette fois (en journée) par la rédaction, se sont chargés de la couverture en live. Avec beaucoup de liens vers twitter, beaucoup de photos capturées à la télévision, de l'émotion aussi (l'un des posteurs avait son fils en vacances en Inde)...



Evidemment, nous n'aurions pas obtenu ce résultat si la rédaction du post (des journalistes, donc) n'avait pas derrière elle un long et patient travail d'animation de sa communauté, et si elle s'était contentée de dire: on vous ouvre un espace "live".
Les internautes présents sur le live sont en contact avec la rédaction depuis plusieurs mois. Les journalistes les connaissent, les encadrent, les forment parfois. C'est une des nouvelles fonctions du journaliste en réseau. Animer une communauté.

L'objectif, ici, n'est pas de produire une information low-cost sans journalistes, mais de travailler intelligemment dans le cadre d'une info en réseau. Produire une info plus pertinente par rapport aux attentes des lecteurs: hyper réactive, moins conventionnelle dans ses choix, plus "live", plus libre, avec plus de ton, de conversation, beaucoup d'émotion.
Je me souviens du live de la nuit électorale américaine, pendant le discours d'Obama, un posteur a écrit: "je suis en train de pleurer". En relisant le live le lendemain, on avait non seulement une idée de ce qui s'était passé, mais aussi de l'émotion qui a saisi la France cette nuit là...

D'aucuns répondront qu'il ne s'agit que de "veille d'info". Mais sur Internet, le journalisme de liens (qui trie et donne du sens) est une vraie fonction d'info. Une fonction journalistique, qui peut être assumée par des non-journalistes (le journalisme est alors vu comme une fonction, non plus comme un métier). On peut être non journaliste et excellent lecteur et decrypteur d'info.
D'ailleurs, journaliste ou pas journaliste, peu importe. C'est la force du réseau qui constitue la richesse du live "participatif".

Pourquoi y-a-t-il aussi peu de témoignages directs dans tous ces "live"? D'abord, il y en a eu: ce live étonnant sur Twitter (par un journaliste indien), mais aussi cette série de photos sur Flickr envoyée par un internaute photographe.

Il y en a eu, assez peu cependant, mais il y en aura de plus en plus. Ce n'est pas une question de "vacuité", c'est d'abord une question d'équipement. Avec l'explosion des iPhone, nous allons vers un monde connecté en permanence. Et donc un potentiel de témoignage en direct de plus en plus conséquent, qui pourrait bien s'emballer, une fois le "tipping point" passé.

Au lieu de s'élever un peu rapidement contre la vacuité du "peuple" non journaliste, Alain Joannes ferait mieux de réflechir à la place du journaliste dans cette nouvelle mécanique de l'info live. Il y a du boulot!

A voir également sur ce sujet:
- Un bon outil pour monitorer plusieurs flux twitter: monitter.com
- Un autre outil pour faire des recherches sur Twitter: search.twitter.com (ici, le canal "mumbai" sur les attentats)
- Une agrégation de différents flux live sur les attentats (twitter et flickr, notamment)
- Un article du magazine américain Wired sur la couverture de l'événement via Twitter.