
Je reviens du sommet "New business models for news" (les nouveaux modèles économiques de l'info") organisé par Jeff Jarvis à la CUNY graduate school of journalism (New York). Journée passionnante, à quelques années lumières des réflexions franco-françaises sur l'avenir de la presse.
L'objectif était de réunir les acteurs les plus dynamiques des médias (CNN, New York Times, Washington Post, mais aussi glam.com, google ou encore l'excellent Alan Mutter...) pour travailler ensemble, dans le cadre d'ateliers concrets, sur le "concrècomment on fait?"
Le groupe auquel je participais était consacré à l'efficacité des rédactions : quelle organisation, quels effectifs pour le média du futur?
Point de départ de la réflexion: comment articuler le print et web? Doit-on réfléchir en rédaction multi-plateformes, ou séparées?
Gros débat, compliqué, vite balayé par Jeff Jarvis: Imaginez qu'un grand quotidien régional mette la clef sous la porte. Vous avez une opportunité ou pas ? Tout le monde hoche la tête: "Ah oui!" (ce qui, soit-dit en passant, est plutôt rassurant sur l'état d'optimisme des médias américains malgré la crise)
Deuxième question de Jeff Jarvis: "Ok. Vous faites un journal + un site web ou juste un site web?" Réponse toujours unanime, bien résumée par l'un des convives: "Si je devais créer un média, je ne m'embarrasserais pas du print, god damn not! Je zapperais tout de suite la partie newspaper..."
Autre petite phrase d'un confrère du Washington Post: "Pourquoi perdre du temps réfléchir à l'organisation print-web? C'est un débat du passé. On ne sait même pas s'il y aura encore des journaux dans 5 ans..."
(A des années lumières du débat français, je vous dis...)
Quoi qu'il en soit, nous avons réfléchi à la taille de la rédaction de demain... et fait tomber les chiffres.
On était parti avec un staff de 200 personnes ("un minimum", estimait un confrère du NY Times...)
Pour finalement tomber à... 35 !
Pour quelle raison?
- D'abord le prix : 60.000 dollars par an, par personne. Faites les comptes. Multipliez par 200 et essayer de voir comment vous pouvez financer tout ça... sur le web.
35 personnes, ça fait un budget éditorial de 2,6 millions de dollars par an. Plus réaliste (aux US...).
- Autre explication: l'information en réseau. Le journalisme de liens, le journalisme participatif, les partenariats... le modèle de l'info a changé. Et recompose les rédactions autour de centres nerveux plus ouverts, mais aussi plus réduits. Et centrés vers leur savoir faire. "Do what you do the best, outsource the rest... or link to the rest" (Faites ce que vous savez faire, externalisez le reste ou faites des liens vers le reste...)
Voici la composition proposée par le groupe:
- 20 content creators (reporters, mobile journalists...)
- 3 community managers (animateurs de communauté)
- 2 programmers, developpers (développeurs éditoriaux)
- 2 designers
- 3 editors, copy editors (éditeurs, sécrétaires de rédaction)
- 5 producers (terme assez flou pour désigner d'autres producteurs de contenus, comme les bloggers apparemment...)
En résumé: on concentre les équipes sur le reportage, les créateurs de contenu exclusif. L'un des vieux fondamentaux du métier : "il faut sortir des infos". Que tout le monde visualise, ici (moins en France), comme des MoJo: mobile journalists. Des journalistes locaux, équipés d'un laptop et d'une caméra, qui envoient des contenus exclusifs.
Ce qui a d'ailleurs entraîné un autre débat: a-t-on besoin encore d'une salle de rédaction? Un des participants a donné l'exemple du média hyperlocal qu'il avait monté avec 6 journalistes équipés d'ordinateurs portables et de caméras, qui discutaient via skype... "Faut-il aussi un encadrement", interrogeait-il? L'info étant atomisée, hiérachisée par Google... Levée de boucliers dans la salle. Pas sûr qu'on aille jusque là. Mais la question se reposera peut-être demain.
Personnellement, j'aurais équilibré un peut plus le staff en gonflant le pool "community managers". Ou alors en donnant à chaque reporter un rôle de "community manager" et en lui demandant de produire également des liens en plus de ses sujets ("link to the rest"...).
J'essaierais de poster, demain, un petit florilège de ce que j'ai vu et entendu au summit... En attendant, Jean-Marie Leray a fait, sur son blog, un résumé intéressant de l'intervention de Jeff Jarvis jeudi matin, à partir de ce qu'il a vu et lu sur Internet.

