mercredi 31 mars 2010
Les mirages de l'iPad
Qu'on ne s'y trompe pas : je serai l'un des premiers à faire la queue pour acheter l'iPad à 9h, samedi à New York.
Un produit créé par un homme qui est à l'origine de 4 révolutions des usages , ne peut pas être boudé. Steve Jobs est en effet le créateur du Macintosh, de l'iPod, de l'iPhone. C'est même lui qui a "fait" les studios Pixar.
Bref. Quand Steve Jobs sort un nouveau jouet, il n'est pas naïf de se dire qu'il a peut-être encore mis le doigt sur le point de rupture d'une nouvelle révolution.
Mais de quelle révolution parle-t-on?
Depuis la présentation de l'iPad lors de la dernière keynote, une sorte de frisson irrationnel parcourt la sphère des médias traditionnels: avec l'iPad, les non acheteurs de journaux et de magazines papier vont enfin se remettre à acheter nos produits.
J'ai même entendu (de mémoire): Le web, c'est fini. C'était un mauvais cauchemar. Nous allons pouvoir nous remettre au travail comme avant et vendre nos journaux. Le iPad, c'est le nouveau kiosque à journaux.
C'est tout le mal que je leur souhaite. Pas plus que vous je ne m'amuse du fameux "Papercuts" qui, faute de financement (et d'innovation) jette sur le pavé des milliers de journalistes aux US. En France, je rencontre de plus en plus de rédac-chefs papier en recherche d'emploi, de réductions d'effectifs dans les rédactions, de désarroi face à une révolution qui bouleverse les modèles sans apporter de solution économique viable.
Soit.
Je suis également impressionné par la démonstration de Sports Illustrated, ou par celle de Wired, un peu moins par celle de VIV, qui me fait penser à nos bons vieux CD Rom...
Je suis convaincu que les perspectives de micropaiement offertes par le système iTunes sur iPhone (et demain sur iPad) ouvrent une nouvelle voie pour faire payer les utilisateurs.
Je trouve également passionnant le succès (aux US) du Kindle d'Amazon: 35% des livres achetés sur Amazon sont des e-books. Ce qui est énorme. Et prouve que la digitalisation de la lecture est désormais irréversible.
On se dit que pour les journaux, l'équation serait idéale, inespérée: même si Amazon et Apple se prennent une belle commission sur les ventes, les quotidiens économiseraient le coût de la fabrication et de la distribution (soit une économie de 60 à 70%).
Sauf que...
1- Un livre n'est pas un journal. L'usage est différent. Le contenu est différent, évidemment. Mais l'usage, surtout, est différent.
Demandez vous pourquoi la vente de la version e-paper du journal Libération sur iPhone, pourtant simplifiée par le micro-paiement iTunes et une belle interface, ne marche pas. Et je ne parle pas de la future appli du Monde, sur le même modèle.
2- Il y a de plus en plus d'applications de médias. Nous passons de l'infobésité (trop d'infos) à l'appli-bésité (trop d'applications iPhone). Trop d'infos= besoin de tri. Il sera difficile de vendre un quotidien ou un magazine tout-en-un comme avant à des lecteurs habitués à picorer les contenus au fil de la journée, au fil des suggestions de leurs twitter, facebook (qui a dépassé Google News en renvoi de trafic), netvibes... Dans la Top List des applications iPhone, on voit de plus en plus d'agrégateurs d'infos qui sélectionnent les meilleurs contenus des sites et des journaux. Des sortes de Google News pour iPhone...
3- Le marketing des applications iPhone va ressembler de plus en plus à celui de l'édition des livres ou des jeux vidéos: si vous voulez vendre votre appli, vous devez la placer dans le Top10 dans les 3 première semaines. Sinon elle tombera dans les limbes de l'Appstore. Vous devrez également placer votre produit sur d'autres appli, sous forme de pub, ou d'appel contextualisé par exemple, pour essayer de tenir le plus longtemps possible. Ce phénomène va aller en s'accentuant.
4- La vraie révolution de l'iPad (et de l'iPhone), est bien celle de l'interface. Nous sommes passés de l'ère du site web, à celle du portail, puis à celle de l'info liquide. Les supports nomades tactiles signent le retour de l'interface. Une interface qui ressemble à la "vraie vie", qui nous rapproche des gestes quotidiens... Le quotidien "The Sun" ne se trompe pas quand il compare le papier à l'iPhone dans cette vidéo parodique.
Ce n'est en effet pas tant le contenu que l'on va vendre, que l'usage appliqué à ce contenu facilité par l'interface.
5- Sauf que l'iPhone et l'iPad sont des outils connectés.
Ce qui nous ramène à l'info liquide, en live, hyperdistribuée sur les médias sociaux. Mais à travers une expérience utilisateur révolutionnée par l'interface.
6- Cela veut dire que:
- Ce ne sont pas les journaux ou les magazines portés sur e-paper (avec des vidéos et une architecture CDrom) que l'on va vendre, mais des interfaces agréables et élégantes qui donneront un accès de qualité (expérience, valeur ajoutée, tri...) à une information en réseau.
- La durée de vie de ces appli va faire que ces interfaces risquent d'être "jetables", le contenu restant liquide, et qu'elles devront être en permanence packagées et repackagées, comme on le fait aujourd'hui pour des hors-séries et les verticaux.
- Il faudra penser ces interfaces tactiles connectées comme des produits en soi, qui tirent parti de ce nouvel environnement. Et pas simplement faire un portage du papier à l'iPad, ce serait reproduire l'erreur des journaux dans les premiers temps du web.
- Il faudra notamment recruter des game designers, ces professionnels de l'expérience utilisateur dans le jeu vidéo.
7 - Si la presse écrite ne fait pas ça, si elle ne comprend pas quelles révolutions des usages entraînent le succès des smartphones et des tablettes tactiles (posez vous la question: qu'est-ce qu'un produit d'info sur un device tactile nomade en réseau?), d'autres le feront. Et prendront la place des leaders, comme les pure-players l'ont fait sur le web.
Bref, l'i-Pad sauvera peut-être la presse, si la presse arrête de s'accrocher à ses anciens modèles.
dimanche 13 décembre 2009
Comment l'info est devenue imaginaire. Comment elle révolutionne l'industrie

Avant d'être un pragmatique fasciné par Internet et la magie du réseau, je suis un rêveur hypnotisé par les livres. Je ne me déplace jamais sans, ils ont toujours accompagné ma route.
Plus les livres me font rêver, plus ils me sont indispensables.
Dans le business, on appelle les rêveurs des créatifs. C'est sans doute ce qui a sauvé ma carrière.
Ma mère me racontait que quand elle était enfant, elle se plongeait dans les histoires qu'ils distillaient et que c'était une façon de s'échapper, de voyager, de vivre autre chose. Aujourd'hui, elle lit 5 romans par semaine, mais elle garde toujours secret cet univers intérieur.
Le livre est l'un des supports matériels de l'imaginaire, la réalité intérieure qu'il partage avec son lecteur ne se diffuse que très rarement à l'extérieur.
J'ai appris à vivre ainsi, comme beaucoup d'entre-vous, sans doute: mon imaginaire intime, bien protégé par à l'intérieur de nous mêmes, et le monde matériel, qui n'en est qu'un très lointain reflet, parce que collectif et contraint.
Picasso et Jung ont dit, chacun à leur tour, que l'imaginaire était aussi réel que le matériel. Parce que le premier nous affectait autant que le second. Parfois plus. Or, tout ce qui nous affecte est réel, même s'il ne se matérialise pas collectivement. C'est la perception que nous avons des événements, réels ou imaginés, à partir du moment où ils nous affectent, qui leur donne corps, qui leur donne une "réalité" à nos yeux.
"Tout ce qui peut être imaginé est réel" (P.Picasso).Le réel c'est notre perception, ou plus précisément, notre expérience du monde et de nous-mêmes.
L'expérience, voilà un terme qui définit parfaitement la structure des usages du XXIe siècle. Avec l'arrivée du virtuel, du web et du jeu-vidéo, nous sommes entrés dans la civilisation de l'expérience.
"Tout ce dont je fais l'expérience est psychique, jusqu'à la douleur physique, dont je ne ressens que la transcription psychique" (C-G. Jung).Cependant, si dans la sphère personnelle, l'imaginaire et le concret se bataillent, dans la sphère sociale, tout ne se fusionne pas aussi aisément. Hors de l'intime, il reste une barrière. On ne peut que constater cette impuissance du monde à incarner parfaitement l'imaginé. Parce qu'il est contraint, c'est à dire univoque, alors qu'il est collectif. Impossible alchimie.
Je me suis souvent surpris à imaginer ce que serait un monde où notre imaginaire s'incarnerait systématiquement dans le réel.
Parce que nous sommes plusieurs, cette "réalité" serait forcément multi-couches.
Le monde matériel est assez limité. Et, majoritairement, sombre et frustrant. Sa vitalité dépend d'un certain nombre de béquilles qui, si elles venaient à disparaître, feraient sans doute s'effondrer tous les espoirs. C'est d'ailleurs la thèse déroulée par le roman et le film "La Route": les humains s'y suicident les uns après les autres, ou s'entredévorent, après qu'une guerre nucléaire a détruit toute possibilité de se nourrir!
Le monde n'est d'ailleurs pas aussi sombre et pervers qu'il le serait s'il était la transcription parfaite des imaginaires humains. Tout simplement parce que les hommes sont obligés de façonner dans la matière collective ce qu'ils ont dans le coeur.
Or, il y a une rupture entre le monde imaginaire et le monde réel, qui vient du fait que si vous êtes seul à façonner un tas de boue vous pouvez espérer réaliser à peu près ce que vous portez en vous (sauf moi, j'ai toujours été nul en poterie).
Alors que si vous êtes plusieurs, il faut façonner ensemble.
Le process de l'oeuvre collective est évidemment fascinant. Sans doute plus riche qu'une oeuvre solitaire, puisqu'il s'agit d'une tentative de matérialisation de plusieurs imaginaires. Mais il n'est pas vraiment collectif, parce que les mécaniques de collaboration sont déformées par de nombreuses barrières physiques.
Surtout, ce process n'est pas "juste", même s'il est de temps en temps démocratique. Son évolution dépend généralement du degré de pouvoir des uns et des autres.
Pour faire passer ses rêves dans le monde matériel, il faut donc beaucoup de pouvoir. Avec beaucoup de pouvoir, on pousse plus facilement les autrs à façonner la matière selon nos propres désirs, et la contrainte est moins forte parce que tout, ou presque, s'achète.
Pour que l'imaginaire se concrétise parfaitement, il faudrait donc que le monde autorise la coexistence de plusieurs couches de réalité simultanées.
Tout cela est parfaitement théorique... Mais là où je veux en venir, c'est que: cette capacité à matérialiser collectivement la simultanéité des imaginaires, on la retrouve sur Internet.
Même si cet imaginaire n'est pas, pour l'instant, très fécond: le réseau, trop fragmenté et peu confortable, ne sait pas encore bien intégrer les oeuvres plastiques, littéraires et cinématographiques.
Il est cependant, aujourd'hui, l'unique espace qui donne aux imaginaires cette persistance et cette image socialement perçues que l'on associe généralement à la matérialisation.
Qu'est-ce que cela nous apprend ? Cela nous apprend que le "network", le réseau qui constitue Internet, ne relève pas de la matérialité telle que nous la percevons depuis toujours, mais qu'il relève essentiellement de l'imaginaire.
Je repense à ce qu'il m'arrive parfois de répondre à des étudiants en journalisme qui me disent qu'Internet c'est la mort du terrain: "Mais Internet est aussi un terrain d'investigation! Même si ce n'est pas au grand air". Au grand air ou "irl", comme on dit désormais, "in real life" (dans la vie réelle).
Internet, par sa capacité à développer matériellement, psychologiquement, et socialement le virtuel, a "capillarisé" le réel, au point d'en épouser l'essentiel des caractéristiques. Manque le "grand air", donc, l'élément physique... mais avec les nouveaux outils tactiles et/ou utilisant des accéléromètres comme le iPhone ou la Wii, cette frontière du physique s'estompe peu à peu.
A sa façon, Internet est en train de donner corps aux théories de Jung et à la citation de Picasso: "Tout ce qui peut être imaginé est réel".
Il est finalement ce qui se rapproche le plus du concept de l'astral, théorisé (entre autres) par les bouddhistes. L'astral désigne l'espace collectif où se concentrent les rêves avant leur réalisation dans la matière. Je ne sais pas si les bouddhistes ont raison, mais je constate que ce qu'ils décrivent ressemble beaucoup, dans ses mécanismes, à Internet!
Sauf que cet astral collectif relèverait du domaine de l'inconscient. Alors que sur Internet, tout circule au plan conscient. Tout est révélé. Thanks Google...
"La conscience provient d'une psyché inconsciente plus ancienne (ou plus large, NDA) qu'elle et qui, en collaboration avec la conscience ou en dépit de celle-ci, continue de fonctionner" (C-G.Jung)C'est pour cela qu'il faut insister sur le fait que le Net n'est pas un média, ni un tuyau comme un autre. Mais un espace d'échanges imaginaires en partie matérialisé.
Le Net est donc un espace où s'échangent des informations imaginaires. De la rumeur au détournement, en passant par le témoignage et la révélation, toute information partagée sur le Net doit être considérée comme imaginaire, avant qu'elle n'entre dans un processus de matérialisation.
Comment se définit une matérialisation ? Il s'agit d'un processus collectif de validation dans la perception et de mise en forme d'une "idée". Que cette matérialisation soit "physique" (papier, télévision) ou plus virtuelle, mais toujours socialement acceptée (média web ou mobile).
Sur le web, cette "validation" est néanmoins beaucoup plus flottante. Et mutante...
C'est le "risque" entraîné par la rencontre, l'entremêlement, de deux mondes jusqu'ici séparés: process imaginaire (puissant et chaotique), process matériel (faible et contraint).
Cela nous en dit également beaucoup sur la façon dont l'industrie doit aujourd'hui s'organiser autour de ce réseau.
Je vais m'en tenir à l'industrie de l'information, puisque c'est mon métier, mais on pourrait appliquer cette réflexion à l'ensemble des secteurs d'activité.
Pendant longtemps (et aujourd'hui encore!), l'industrie de la presse papier, par exemple, s'est considéré comme le coeur, et a entrepris Internet comme une destination. Comme l'une des matérialisations de son métier d'informer et de faire du "lien".
Or, c'est justement tout le contraire. Aujourd'hui, le coeur de l'information et des échanges sociaux, c'est le réseau. L'industrie de l'info papier étant l'une des matérialisation de ce réseau.
C'est pour cela qu'il est idiot de vouloir monétiser Internet en se disant qu'Internet va remplacer les supports traditionnels.
Internet a surtout renversé le rapport des compétences dans l'univers de l'information, et placé les supports à la périphérie.
Aujourd'hui, je distingue donc deux types de compétences :
1) Les compétences de valeur (réseau):
- Le "journalisme": à concevoir comme un réseau de compétences (comprenant ceux que l'on appelait jadis les journalistes), dont l'objet est la production et la valeur ajoutée de l'information. Ce journalisme de demain ne doit plus être considéré comme une rédaction physiquement rassemblée, mais comme une dynamique d'échanges. Non plus comme un métier mais comme une compétence. Une compétence forcément partagée qui relève du réseau (Internet), mais plus d'une industrie en particulier.
2) Les compétences de support (industrie):
- L'industrie du papier: elle s'occupe de la destination "print" du journalisme. Elle l'organise et le monétise.
- L'industrie de la télévision: elle s'occupe de la destination "broadcast" du journalisme. Elle l'organise et le monétise.
- L'industrie du web: elle s'occupe de la destination "web" du journalisme. Elle l'organise et le monétise.
- L'industrie du mobile: ... etc etc
Cette classification a au moins le mérite de mettre en lumière le drame de l'information d'aujourd'hui: c'est l'industrie du papier qui s'occupe également de la destination "web" du journalisme.
Résultat: elle est incapable de l'organiser, et surtout de la monétiser. Ce n'est pas son métier.
C'est à l'industrie du web d'inventer les supports et les mécaniques web du journalisme. C'est à dire à la génération des start-up du web, celle qui a donné naissance à Twitter, Google, Facebook, Yahoo, Skype ou Amazon.
(Illustration: Pablo Picasso, "Le rêve"- 1932)
samedi 4 juillet 2009
Ce que nous apprend Twitter

Qui n'a pas entendu parler de Twitter ?
Twitter existe depuis 2006, mais ce n'est que depuis 2009 que, dans les rédactions, on ne parle (presque) plus que de ça (le reste du temps, on parle de la fin des journaux ou de modèle économique défaillant sur Internet...).
La "révolution Twitter"...: en juin 2009, l'expression a fait le tour des conversations sur le Web et dans les médias.
Que s'est-il passé ?
Il y a eu, bien sûr, l'élection américaine, en novembre 2008, qui a démontré la capacité de ce service de microblogging à diffuser un nombre incroyable d'informations plus rapidement que les médias traditionnels.
Juste après, il y a eu la crise terroriste à Mumbai. Laquelle a surtout montré les limites de la révolution Twitter: Twitter n'est pas un canal d'infos, c'est un bistrot mondial où s'échangent des contenus qui nécessitent une vérification.
Et puis il y a eu l'élection et la révolte iranienne en juin 2009.
Et là, on est monté d'un cran.
Pourquoi ? Parce que cette fois, les journalistes, écartés par le régime, ne pouvaient pas couvrir l'événement.
Résultat: Twitter s'est imposé comme la source d'information N°1.
A tel point que, le 18 juin, The Economist titrait "Twitter 1 - CNN 0" !
CNN qui, dans le rush du direct, a même utilisé Twitter comme source de témoignages, mais sans toujours vérifier... (CNN a également reçu près de 6000 contenus amateurs via sa plateforme participative iReport et diffusé 180 après vérification).
Privés d'infos de première main, les médias n'avaient pas le choix, constate le New York Times. Les médias sociaux étaient une source incontournable.
Près de 480.000 personnes ont participé à la conversation sur Twitter sur l'Iran, entre le 7 et le 26 juin.
Plus de 2 millions de tweets ont été partagés. Une grande partie d'entre eux étaient des "re-tweets", c'est à dire des duplications de tweets originaux (source : Web Ecology Project: "The Iranian Election on Twitter").
Twitter a également permis d'accélerer la diffusion de documents amateurs photo et vidéo. On retiendra la terrible scène de la mort de Neda Soltani, filmée par plusieurs téléphones portables.
Difficile de savoir combien, parmi les 480.000 "twitterers", tweetaient depuis l'Iran. Sans doute très peu. Plutôt des étudiants, déduit Gilles Klein sur son blog. Selon une analyse rapportée par le NY Times, il y avait 19235 utilisateurs de Twitter en Iran en juin, contre 8654 à la mi-mai.
D'ailleurs, note Francis Pisani, Twitter a surtout permis à l'info de circuler dans le monde, pas tellement aux manifestants de s'organiser... Et, tempère Slate.fr, il a aussi pu être utilisé pour désinformer...
Peut-on parler de révolution ?
C'est une vieille manie des observateurs d'Internet. Tout est "révolution". En fait, le Web procède surtout par "accélérations".
Comme le Web 2.0. avec les plateformes participatives (YouTube, blogs) et l'arrivée du haut-débit, le troisième cycle du web, via Twitter et le iPhone, n'est qu'une accélération des principes fondateurs d'Internet: la communauté, le partage et l'info en "live".
Mais c'est de cette accélération que procède la révolution qui s'opère aujourd'hui dans l'écosytème de l'info.
Quelles sont les clefs de cette révolution ?
1- Twitter = live.
Un tweet, c'est 140 signes maximum. C'est la culture du sms appliquée à l'écriture en ligne. Tout va plus vite. On écrit l'actu en live, comme elle vient, sans aucun souci de construction. La construction du contenu n'est plus grammaticale, elle s'incrit dans le temps, elle devient vivante et sociale.
2- Twitter = fragmentation.
Conséquence : Twitter pousse à l'extrême la fragmentation de l'information. On descend toujours plus bas: aux premiers temps d'Internet, c'était le site qui primait.
Mais avec le Web 2.0 (2005), dominé par l'efficacité diabolique de Google, on est descendu jusqu'au contenu: je ne cherche plus le site, mais le contenu qui m'intéresse.
Le post, l'article est devenu le centre de la navigation sur le web.
Mais Twitter nous emmène plus loin: demain, ce sont les commentaires, la mise à jour, et les liens qui prendront le dessus.
2- Twitter = partage.
Avec le micro-blogging, la notion de "site" s'efface donc devant celle de "lien", de partage.
Pourquoi Twitter a-t-il été autant utilisé pour l'Iran ? Parce qu'il échappait plus facilement à la censure parce qu'il était partout. Contrairement aux apparences, Twitter n'est pas un site de contenus, c'est un process, un système.
On peut consulter et produire ses tweets sur Twitter, évidemment, mais aussi depuis des dizaines de plateformes, de sites, de widgets, d'applications différentes...
Cela va profondément modifier l'architecture et les process des médias dans les prochaines années.
Mais aussi ceux des moteurs de recherche.
3- Twitter= hashtag.
Le hashtag est un mot clef accompagné du signe "#" (#tag), que l'on place au début de son tweet afin de créer des fils de conversation (avec un moteur de recherche, on peut alors visionner tous les articles utilisant ce mot-clef) .
Ainsi, l'article s'efface-t-il au profit du "topic" (sujet): un process communautaire où l'info est mise à jour, commentée et partagée par une communauté, à l'intérieur du "topic".
4- Twitter= copier-coller.
Twitter est le temple de ce nouvel usage de l'info: le copier-coller. On appelle ça "re-twitter", ou "RT". L'internaute reproduit à l'identique un tweet écrit par un autre, dans le seul but de le partager et d'en discuter avec sa communauté.
Les vieux médias ont le copier-coller en horreur. Notre culture même nous invite à considérer la copie comme une pratique négative (il est interdit de copier au bac...).
(Et je ne parle pas d'Hadopi...)
Et pourtant... Toute la culture d'Internet se concentre dans ce crime de lèse-droits d'auteurs: je re-copie un contenu, non pas pour le voler mais pour le partager et en parler avec mes amis.
5- Twitter= info sociale.
Car Twitter n'est pas un média. On ne lit que les contenus de ses "amis", les personnes que l'on a choisi de suivre. Il n'y a plus de mainstream. Plus d'info descendante, plus d'info de masse. C'est de l'info partagée.
De l'info sociale, c'est à dire une info qui sert de support à une sociabilisation: elle ouvre une conversation, elle me fait rencontrer d'autres personnes, elle est plus pertinente parce que prescrite par un ami.
5- Twitter = reply.
C'est une fonction essentielle de Twitter, que l'on trouvait déjà sur YouTube. Sur Twitter, on peut créer un contenu en "réponse" à un autre contenu. Ce qui crée des chaines de contenus qui échappent complètement au process classique de hiérarchisation. C'est l'accélération de la conversation. Chaque contenu est une partie d'une conversation qui, elle même, est devenue l'écosystème dans lequel l'info se distribue.
6- Twitter = info non vérifiée.
Une fois encore, je risque de choquer. Mais Twitter, comme YouTube en son temps, valide l'idée d'une information brute, qui ne procède pas du travail d'un journaliste. Une info qui, non seulement circule entre les individus, mais échappe de plus en plus à la lourde logique du journaliste vu comme "médiateur" entre l'info et le lecteur.
Une info est-elle une info si elle n'a pas été vérifiée par un journaliste? Dave Winer, l'un des inventeurs du flux RSS, pense que oui...
7- Twitter = attitude active.
Je pense que nous ne sommes pas au bout de la révolution de l'info.
Nous allons passer d'une culture de l'info certifiée à une culture de l'info partagée. C'est à dire à une culture de la désintermédiation et de l'info multi-sources.
Y-a-t-il danger ? Oui, comme dans toute transition. Et la capacité des médias à s'adapter sera déterminante dans cette phase critique de libéralisation extrême.
Nous verrons ainsi l'émergence d'une culture de la méfiance, ou (pour être plus positif) de la vigilance accrue face à l'info. Qui me dit ça ? Et pourquoi me le dit-il ?
Nous assisterons à la constitution d'un lectorat de moins en moins passif face à l'information. Chaque lecteur deviendra part du média.
Je vais trop loin ?
(Illustration: Gawker.com, sur l'utilisation de Twitter par CNN)
lundi 6 octobre 2008
L'article en réseau

J'ai eu une discussion passionnante cette semaine avec Francis Pisani ("Transnets", un blog du Monde.fr) sur de la meilleure façon de couvrir la crise financière.
Ce thème de la crise financière constitue presque un cas d'école pour le web: c'est un événement majeur, persistant, hyper-présent sur la toile. Cela fait plus d'une semaine que tous les médias et les blogueurs en parlent. Et le web se remplit chaque jour d'une masse d'informations colossale: des infos, des opinions, des analyses contradictoires arrivent de partout, toutes les minutes, jour et nuit.
Quels outils offre Internet pour aider les lecteurs à mieux suivre et comprendre la crise? Et qu'est-ce que ça nous apprend sur nos pratiques?
La crise financière est l'événement idéal pour nous aider à envisager l'info non plus comme un produit, un contenu (l'article, le reportage) mais comme un flux.
Je veux dire : pas seulement un article ou un reportage vidéo que je publierais sur le web une fois écrit.
Mais un flux continu d'infos, d'infos fragmentées (des brèves qui s'enchainent, ou se répondent), apportant au lecteur les meilleurs éléments sur le sujet en temps réel.
Francis m'a expliqué par exemple comment il avait (sur un autre sujet que la crise) demandé à ses étudiants d'utiliser différents outils de micro-blogging pour travailler leurs reportages dans une logique de flux.
Ils ont créé plusieurs comptes twitter (par exemple ici) où ils postaient des mini articles (on appelle ça le micro-blogging) en temps réel, sur le sujet qu'ils couvraient. Ces mini-posts sont également des espaces de conversation puisque, sur twitter, chacun peut se répondre. Ils disposaient également de compte "tumblr" (un outil révolutionnaire et hyper simplifié de micro-blogging), comme celui d'Isabelle ici. Pour chaque événement, il suffit de créer une "room" (un espace) sur le site d'agrégation de flux Friendfeed. Vous avez un fil d'info interactif, vivant, mélant commentaires, reportages en live, citations et journalisme de liens (voir la room des étudiants en journalisme de Science-Po Paris ici. Le fil s'est un peu dégradé depuis le lancement, mais c'est toujours intéressant d'observer la mécanique)
Sur Lepost.fr, nous avons expérimenté cette semaine un bloc live mixant les derniers posts de la rédaction et de la communauté sur le sujet, et une liste de liens présentés sous forme de citation, envoyés en live sur Tumblr par une journaliste et des blogueurs éco. Voici le résultat:
De tous ces exemples je vois deux pratiques émerger, et se croiser:
1- L'info comme un flux : pas un produit, mais un process. Qu'il s'agisse de micro-blogging (via twitter par exemple) pour de gros événements (avec beaucoup de mises à jour et d'infos sur une courte durée de temps, voir par exemple ici le fil "élections USA" de Twitter), ou d'un post considéré comme un "work-in-progress", une sorte de chantier permanent avec des mises-à-jour plusieurs fois dans la journée.
Cette notion de flux, de process, va plus loin qu'on ne l'imagine. Il ne s'agit pas seulement de couvrir en direct : cela pousse les journalistes à envisager l'article comme un contenu inachevé, vivant, mais aussi une conversation: info en temps réel, fragmentée et interactive. On met à jour l'info le plus souvent possible (sur le même post, via plusieurs posts éclatés que l'on agrège, ou en micro-blogging), on agrège les news et les ressources publiés par les autres médias, on converse avec les lecteurs: on lit leurs commentaires, leurs corrections, leurs infos, on peut leur demander d'apporter de nouveaux documents sur le sujet. Les blogueurs peuvent aussi réagir à l'article et créer une nouvelle boucle de conversation... On est déjà dans le réseau.
2- L'info comme un réseau. "Link to the best": couvrir un événement, ce n'est pas juste écrire son propre reportage ou analyse sur le sujet. Les infos sont des infos en réseau. Si vous considérez que le journalisme c'est "donner la meilleure info au meilleur moment", alors vous devez aider vos lecteurs à accéder aux meilleurs ressources publiées sur le sujet sur le Net, au moment où elles sont mises en ligne... (Le Washington Post fait ça très bien depuis quelques jours)
Ces deux pratiques modernes fondent ce que j'appelle "l'article en réseau" ("networked article").
Le blogueur Jeff Jarvis vient juste d'écrire un post sur le sujet. Evoquant "la meilleure manière d'écrire un article", il ne dit pas autre chose (et il le dit mieux que moi) :
"1. Curated aggregation. Do what you do best, link to the rest. Here’s the best of the rest. See: MoneyMeltDown. (Faites ce que vous savez faire, faites des liens vers le reste)2. A blog that treats the story as a process, not a product, with continuing coverage and conversation, asking and answering questions, giving updates, filling in gaps: a reporter showing her work." (Traitez l'info comme un process, pas comme un produit, avec une couverture en continu et une conversation...)

