mercredi 31 mars 2010

Les mirages de l'iPad


Qu'on ne s'y trompe pas : je serai l'un des premiers à faire la queue pour acheter l'iPad à 9h, samedi à New York.
Un produit créé par un homme qui est à l'origine de 4 révolutions des usages , ne peut pas être boudé. Steve Jobs est en effet le créateur du Macintosh, de l'iPod, de l'iPhone. C'est même lui qui a "fait" les studios Pixar.
Bref. Quand Steve Jobs sort un nouveau jouet, il n'est pas naïf de se dire qu'il a peut-être encore mis le doigt sur le point de rupture d'une nouvelle révolution.
Mais de quelle révolution parle-t-on?
Depuis la présentation de l'iPad lors de la dernière keynote, une sorte de frisson irrationnel parcourt la sphère des médias traditionnels: avec l'iPad, les non acheteurs de journaux et de magazines papier vont enfin se remettre à acheter nos produits.
J'ai même entendu (de mémoire): Le web, c'est fini. C'était un mauvais cauchemar. Nous allons pouvoir nous remettre au travail comme avant et vendre nos journaux. Le iPad, c'est le nouveau kiosque à journaux.

C'est tout le mal que je leur souhaite. Pas plus que vous je ne m'amuse du fameux "Papercuts" qui, faute de financement (et d'innovation) jette sur le pavé des milliers de journalistes aux US. En France, je rencontre de plus en plus de rédac-chefs papier en recherche d'emploi, de réductions d'effectifs dans les rédactions, de désarroi face à une révolution qui bouleverse les modèles sans apporter de solution économique viable.

Soit.
Je suis également impressionné par la démonstration de Sports Illustrated, ou par celle de Wired, un peu moins par celle de VIV, qui me fait penser à nos bons vieux CD Rom...

Je suis convaincu que les perspectives de micropaiement offertes par le système iTunes sur iPhone (et demain sur iPad) ouvrent une nouvelle voie pour faire payer les utilisateurs.

Je trouve également passionnant le succès (aux US) du Kindle d'Amazon: 35% des livres achetés sur Amazon sont des e-books. Ce qui est énorme. Et prouve que la digitalisation de la lecture est désormais irréversible.

On se dit que pour les journaux, l'équation serait idéale, inespérée: même si Amazon et Apple se prennent une belle commission sur les ventes, les quotidiens économiseraient le coût de la fabrication et de la distribution (soit une économie de 60 à 70%).

Sauf que...

1- Un livre n'est pas un journal. L'usage est différent. Le contenu est différent, évidemment. Mais l'usage, surtout, est différent.
Demandez vous pourquoi la vente de la version e-paper du journal Libération sur iPhone, pourtant simplifiée par le micro-paiement iTunes et une belle interface, ne marche pas. Et je ne parle pas de la future appli du Monde, sur le même modèle.

2- Il y a de plus en plus d'applications de médias. Nous passons de l'infobésité (trop d'infos) à l'appli-bésité (trop d'applications iPhone). Trop d'infos= besoin de tri. Il sera difficile de vendre un quotidien ou un magazine tout-en-un comme avant à des lecteurs habitués à picorer les contenus au fil de la journée, au fil des suggestions de leurs twitter, facebook (qui a dépassé Google News en renvoi de trafic), netvibes... Dans la Top List des applications iPhone, on voit de plus en plus d'agrégateurs d'infos qui sélectionnent les meilleurs contenus des sites et des journaux. Des sortes de Google News pour iPhone...

3- Le marketing des applications iPhone va ressembler de plus en plus à celui de l'édition des livres ou des jeux vidéos: si vous voulez vendre votre appli, vous devez la placer dans le Top10 dans les 3 première semaines. Sinon elle tombera dans les limbes de l'Appstore. Vous devrez également placer votre produit sur d'autres appli, sous forme de pub, ou d'appel contextualisé par exemple, pour essayer de tenir le plus longtemps possible. Ce phénomène va aller en s'accentuant.

4- La vraie révolution de l'iPad (et de l'iPhone), est bien celle de l'interface. Nous sommes passés de l'ère du site web, à celle du portail, puis à celle de l'info liquide. Les supports nomades tactiles signent le retour de l'interface. Une interface qui ressemble à la "vraie vie", qui nous rapproche des gestes quotidiens... Le quotidien "The Sun" ne se trompe pas quand il compare le papier à l'iPhone dans cette vidéo parodique.
Ce n'est en effet pas tant le contenu que l'on va vendre, que l'usage appliqué à ce contenu facilité par l'interface.

5- Sauf que l'iPhone et l'iPad sont des outils connectés.
Ce qui nous ramène à l'info liquide, en live, hyperdistribuée sur les médias sociaux. Mais à travers une expérience utilisateur révolutionnée par l'interface.

6- Cela veut dire que:

- Ce ne sont pas les journaux ou les magazines portés sur e-paper (avec des vidéos et une architecture CDrom) que l'on va vendre, mais des interfaces agréables et élégantes qui donneront un accès de qualité (expérience, valeur ajoutée, tri...) à une information en réseau.
- La durée de vie de ces appli va faire que ces interfaces risquent d'être "jetables", le contenu restant liquide, et qu'elles devront être en permanence packagées et repackagées, comme on le fait aujourd'hui pour des hors-séries et les verticaux.
- Il faudra penser ces interfaces tactiles connectées comme des produits en soi, qui tirent parti de ce nouvel environnement. Et pas simplement faire un portage du papier à l'iPad, ce serait reproduire l'erreur des journaux dans les premiers temps du web.
- Il faudra notamment recruter des game designers, ces professionnels de l'expérience utilisateur dans le jeu vidéo.

7 - Si la presse écrite ne fait pas ça, si elle ne comprend pas quelles révolutions des usages entraînent le succès des smartphones et des tablettes tactiles (posez vous la question: qu'est-ce qu'un produit d'info sur un device tactile nomade en réseau?), d'autres le feront. Et prendront la place des leaders, comme les pure-players l'ont fait sur le web.

Bref, l'i-Pad sauvera peut-être la presse, si la presse arrête de s'accrocher à ses anciens modèles.

13 commentaires:

danielleattias a dit…

Bonjour Benoît,

je suis complètement d'accord avec ton analyse.
Les démos qui circulent sur les réseaux sont à la fois enthousiasmantes et ont des repères encore trop proches du print (cf. sports illustrated ou wired).
Un début, une fin, une pagination, voire le bruit du papier... On n'a pas encore une vision de ce sera une appli réellement pensée pour ces tablettes.
Certes, celle de Viv fait penser au CD Rom, elle manque, elle, d'interactivité, de flux, de partage. Mais elle apporte la vision d'une appli de divertissement, proche de l'univers du jeu, qui est une piste intéressante, qu'en penses-tu ?

Jeff Mignon a dit…

L'iPad est connecté au web et la taille de son écran permet de naviguer le web confortablement. Selon Steve Jobs, c'est d'ailleurs une façon magique de consulter le net. Donc imaginons, j'ai une appli Le Monde et j'ai le site du Monde. L'appli est d'accès payante. Le site est gratuit. Quelle est la "value proposition" de l'appli qui va faire que je vais payer au lieu de consulter le site gratuit? Le fait que je puisse naviguer hors ligne? Je ne crois pas. Le fait que je vais avoir des vidéos, des slideshows comme le disait un directeur des nouveaux média que je connais et à qui je faisais remarquer amusé: "c'est pas internet que tu décries là?". Je ne crois pas non plus. Alors quoi? Je n'ai pas la réponse. Et vous? Que peut bien faire une appli que ne peut pas faire un site? Je vois plutôt ce qu'une appli ne peut pas faire: un système fermé qui ne nous permet pas de bénéficier des fondamentaux du net comme l'hyperlink, par exemple. Ca vous amuse vous de cliquer sur le lien de votre appli, d'ouvrir Safari pour accéder au contenu du lien, de fermer safari, revenir à l'interface, trouver l'appli... pas moi. Les appli sont ne sont pas vraiment web friendly. Elles se justifient sur le iPhone car elles proposent une expérience utilisateur (UX) adaptée à la taille de l'écran. Sur le iPad, je ne vois pas en quoi elles sont un plus pour l'utilisateur. En tout cas, pas pour le moment. En revanche, côté éditeur, elles permettent l'émergence de systèmes fermés et controlables. Reste à savoir si l'utilisateur marchera dans la combine. On verra bien. Il votera avec son portefeuille anyway.

Ender a dit…

Serious Game et Webdocu placent le consommateur/lecteur comme un enqueteur d'information. Une tendance qui confirme
que la consommation d'information hyperlinkée serendipitique se joue sur l'interactivité et la participation pour capter l'attention.

Le spec-acteur a-t-il besoin d'immersion pour dépenser son temps? Si "Insert coins" = exporte experience, alors il va falloir
joliment empaquetter l'information pour qu'elle soit téléchargée dans les cerveaux et n'ont pas seulement dans les yeux.

Reste qu'un usage/territoire numérique se pérénise par une communauté (WOW) et pas forcement par son ergonomie à portée de masse.
Beaucoup de depenses qui je l'espere n'attendront pas la richesses des contenus.

hubert guillaud a dit…

Attention aux chiffres sur les ventes de livres numériques sur le Kindle, on fait vite des amalgames faciles : http://lafeuille.blog.lemonde.fr/2009/05/07/35-de-quoi/

35 %, ce serait le taux de pénétration des ventes au format numérique chez Amazon - uniquement pour les livres dont il existe une version papier et Kindle. Ce qui limite beaucoup l'intérêt...

http://lafeuille.blog.lemonde.fr/category/kindle/

Yves Smague a dit…

1. C’est vrai que les éditeurs de presse attendent - bien entendu trop -, la sortie de l’iPad comme le produit miracle qui va les sortir de la crise. A la fois parce que Steve Jobs et Apple ont révolutionné les marchés du téléphone ou du MP3 quand ils les ont investis et aussi parce qu’il y a une réelle possibilité de développement économique. La diffusion virtuelle compléterait la diffusion par portage ou par kiosque des éditions papier. Un vrai revenu complémentaire que n’a pas su générer Internet, où les ressources, qui dépendent quasi-exclusivement de la pub, sont toujours loin des espérances.
2. Même si l’on revient davantage sur une hiérarchie ou un « rangement » de l’info proche de ceux du papier, cela n’exclut pas une révolution dans les rédactions traditionnelles sur deux plans :
- l’info sur tablette graphique va de pair avec des infos multimédia (diaporamas, vidéos, sons, liens vers des documents intégraux, etc.).
- le contenu est renouvelé régulièrement (plusieurs éditions par jour, obtenues par téléchargement) ce qui suppose une organisation différente des rédactions. C’est de moins en moins le support qui compte (avec la « deadline » du papier) mais l’information, sa vérification, sa mise en perspective, la façon de la raconter…
3. Bien entendu, dans ce cas de figure, une grande partie des infos publiées sur le papier ou disponibles sur tablette graphique disparaissent des sites d’infos gratuits des journaux où l’on ne trouve plus que des produits d’appels, des infos complémentaires ou non exclusives.
4. Cette formule trouvera-t-elle son public ? Possible, même si j’y vois, pour l’instant, trois difficultés majeures :
- La génération montante d’aujourd’hui est à la fois habituée à la gratuité pour presque tous les biens culturels et méfiante vis-à-vis des médias traditionnels
- Le lecteur potentiel d’aujourd’hui sait qu’il peut trouver sur le net, concernant un sujet qui le passionne, des analyses pointues, des informations détaillées qu’il n’obtiendra pas dans un quotidien généraliste d’informations ni au journal de 8 h d’une grande radio. S’il lui prend aussi l’envie d’en savoir un peu plus sur un point d’actu précis, les multiples sources d’Internet suffiront à combler ce désir. Or, dans un journal généraliste, il arrive que l’on tombe sur une info que l’on ne cherchait pas a priori mais qui éveille notre curiosité et nous ouvre sur le monde. Le lecteur d’aujourd’hui est-il encore prêt à se laisser surprendre par des informations qui vont au-delà de ses propres préoccupations ?
- Pour que cela fonctionne, il faut que le diffuseur propose des informations spécifiques, qu’on ne trouve pas partout sur le web. C’est, par exemple, le cas de la presse quotidienne régionale, qui dispose d’un réseau d’informateurs incomparable. A condition toutefois que ses informations locales ne se limitent pas à une information déjà diffusée par les canaux des journaux municipaux et des sites web d’associations.

Clement a dit…

Si j'en crois le paragrpahe 6, vous avez donc remarqué que le Figaro a sorti une appli iPad avec son propre environnement adapté au device et non une liseuse PDF du quotidien

amicalement

Jeff Mignon a dit…

Pour compléter mon propos sur l'intérêt d'une app dédiée (ou pas) pour un media vs un simple site web, je vous conseille de jeter un oeil à la démo de l'iPad mise en ligne il y a quelque jour sur le site de mac: http://www.apple.com/ipad/guided-tours/

bertrand a dit…

Post et commentaires très intéressants !

Jeff Mignon pose la question de la proposition de valeur d'une appli Ipad alors que l'Ipad constituerait en lui-même une façon magique de surfer sur le Net.

Je vois pour ma part trois éléments d'usage qui pourraient contribuer à cette proposition de valeur :

1/ Le offline : contrairement à Jeff il me semble que c'est déjà en soi un élément important : je serais très heureux de pouvoir lire les news quand je n'ai pas de connexion, notamment dans les transports.

2/ Le "feuilletage" : il ne s'agit pas bien évidemment du "gadget" visuel qui reproduit le feuilletage d'un journal, mais bien de l'expérience utilisateur de ce feuilletage. Plutôt que de surfer sur le net avec une idée précise de l'info que je recherche et des liens que je décide de suivre ou pas, j'ai parfois envie de tourner les pages d'un journal ou d'un magazine et de me laisser surprendre par son contenu, de me laisser attirer l'oeil par un titre accrocheur, humoristique ou intriguant et de lire l'article que je n'aurais probablement jamais lu sur Internet. J'aimerais retrouver cette expérience de feuilletage via une appli Ipad sur laquelle j'aurais accès à un journal qui aurait une Une et une Der, sans être un produit "fini" pour autant puisqu'ouvert à d'autres ressources via des liens, vidéos, etc... Suis je le seul ?

3/ La lisibilité : je n'arrive pas à lire des articles d'une certaine longueur sur un site Web ! Est-ce l'écran ? La mise en page ? La typographie limitée ? L'obligation de scroller ? Je n'en sais rien mais c'est un fait : je n'y arrive pas ! Du coup je zappe, ou j'imprime si vraiment l'article m'intéresse. L'Ipad y changera-t-il quelquechose sur des sites dont l'interface n'évoluera pas ? Pas sûr ... Une appli Ipad, c'est donc aussi l'occasion de traiter cette question en proposant une mise en page plus proche des journaux papier, une typographie plus riche, etc.

Suis-je le seul à penser de cette façon ?

Laurent François a dit…

Merci Benoit de cet article (et bravo aux commentaires associés)

ce qui est drôle, c'est qu'on lit généralement ça et là une défense du device "iPad" alors que plus fondamentalement le chemin du lecteur n'est quasiment jamais mis en perspective en fonction des usages réels (et pas supposés).

A voir donc si ce iPad sera autre chose qu'un simple labo pour plus tard; il aura au moins eu l'utilité de faire poser des questions ergonomiques, journalistiques et...osons le terme : marketing !

jp a dit…

Bonjour,
Je souhaiterai apporter une information concernant VIV Magazine qu'apparemment vous ne connaissez pas.
La vidéo que vous évoquez est une valorisation de l'expérience de lecture pour l'iPad.
L'éditeur de VIV se pose systématiquement la question de l'adaptation des contenus, ce qui génère une créativité très forte et la génération de nouveautés rich-media dans chaque livraison mensuelle.
Les lecteurs apprécient ce nouveau format de presse magazine, pour preuve la validation commerciale : plus de 350.000 abonnés à date ! Libre à vous de penser à un CD-rom lorsque vous avez vu cette vidéo très regardée sur le web depuis quelques jours. C'est un jugement esthétique qui oublie complètement l'audience payante pour ce type de presse.
Autre remarque, il faut du temps pour imposer un nouveau média. VIV existe depuis plus de deux ans ; l'appli iPhone de Libé (très réussie) depuis quelques mois.
Evitons les jugements hâtifs ! L'iPad, nous le jugerons dans un an, sur la base des ventes de magazines numériques et des dépenses consenties par les acheteurs.
J'en profite pour vous rappeler que derrière l'iPad arrivent les tablettes des autres fabricants.
Joseph Pérez Pla, Directeur BusDev Zinio France

pascalarvieu a dit…

Oui, bon, ça va pas faire avancer cette passionnante discussion, mais ça me choque, niveau grammatical que vous écriviez : LE iPhone, LE iPad (pas tout le temps d'ailleurs, des fois, ça devient L'iPhone l'iPad…). Et le idiot, aussi ?

Et puis, ça tue quand même des transitions comme : "C'est tout le mal que je leur souhaite. Pas plus que vous je ne m'amuse du fameux "Papercuts"…". Pas plus que quoi ?

C'est sur l'internet, donc ça n'a pas besoin de rigueur, ou bien ?

M. Scrogneugneu

l'apprentie a dit…

C'est un premier jet ce ipad, un bébé quoi. C'est comme les premiers téléphones portable, 8 kilos, écran noir et blanc... ou mon premier ordi en 2000 avec 30 Go de disque dur, un truc de ouf pour l'époque. j'attends avec impatience les prochaines tablettes, dans quelques années plus abouties, celles qu'on va craker, parce que internet c'est du gratuit qu'on le veuille ou non c'est la culture web, avec des disques dur de ouf, un vrai ordi portable et vraiment portable pour le coup, celui que je glisserais dans mon sac à main sans avoir 8 contractures le lendemain et 4 cervicales déplacée (je suis fragile du dos et comme beaucoup de fille j'ai un très gros sac. Beaucoup de curiosité et d'impatience pour ces bébés en devenir!:)

MARC a dit…

Les nombreux posts prouvent si besoin était la révolution IPAD dans le domaine de la Presse. D'ailleurs, les grands journaux s'y sont mis rapidement. Maintenant, cela dépendra sans doute du coût par rapport à la version papier et surtout à la facilité d'utilisation. Si la presse n'abuse pas de la révolution numérique, elle pourra engranger de nouveaux clients et cela sauvera la presse. Aux journalistes aussi de faire un travail de fond et non la reprise lénifiante des bulletins AFP ou d'autres médias.