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mardi 30 mars 2010

Pour une charte des droits sur Internet (Jeff Jarvis)


Je relaie ici la proposition de Jeff Jarvis (auteur de "What Would Google Do") de rédiger, à l'instar de la charte des droits de l'homme, une "charte des droits dans le cyberespace".

Sa proposition est évidemment à discuter et à enrichir. Mais l'inscription d'une telle charte à l'Onu par exemple, permettrait d'installer un certain nombre de réalités. Et de faire comprendre qu'Internet n'étant pas juste un média, mais un accès à un réseau d'échanges d'informations, d'idées et de contenus, la protection de l'accès à ce réseau est devenue indispensable.
Pas très à la mode, ça, en ces temps troublés d'Hadopi et d'Acta.

Voici les propositions de Jeff, et mes commentaires:

1- Nous avons le droit de nous connecter
"C'est un préalable et une condition incontournable au principe de liberté d'expression: avant de pouvoir nous exprimer, nous devons pouvoir nous connecter.
Hillary Clinton définit ce droit comme "l'idée que les gouvernements ne devraient pas empêcher les citoyens de se connecter à Internet, aux sites, ou entre eux". "

En France, on voit que ce droit est sensiblement remis en cause depuis la loi Hadopi qui prévoit de couper l'accès à Internet aux internautes qui auront téléchargé illégalement des contenus. Couper Internet, c'est couper l'accès à l'information. C'est comme couper l'eau. Ajout (merci Authueil): C'est d'ailleurs ce qu'avait exprimé le 10/06/09 le Conseil constitutionnel saisi après le vote de la loi Hadopi 1, reconnaissant ce droit fondamental (assimilé au droit à la liberté d'expression et de communication).
A l'aune de la reconnaissance de l'accès à Internet comme un droit, cette mesure sévère pose toujours la question de la proportion entre la sanction et l'infraction (si tant est qu'on ne discute pas la caractérisation même de l'infraction: pirater ou partager?).

2- Nous avons le droit de nous exprimer
"Personne ne doit pouvoir léser notre liberté d'expression. Les contraintes à cette dernière doivent être limitées au minimum."

La question pouvant être celle-ci: les canaux de diffusion de l'info se rapprochant de plus en plus des mécanismes du peer-to-peer (d'internaute à internaute VS diffusion de masse), du privé-public, le principe de neutralité du Net doit-il nous inciter à donner plus de souplesse aux conversations sur le réseau qu'on ne le donne médias ? Ou pas, tout étant public donc soumis aux mêmes règles de publication ? Ou alors, a minima, devons-nous mettre en place des règles de publication préalable à toute expression libre (une connection préalable à un forum fermé par exemple permettrait de passer de la sphère publique au "privé collectif"...)? Ou bien doit-on tout laisser ouvert et mettre en place une charte de balisage, comme je le proposais dans mon dernier post ?

3- Nous avons le droit de nous exprimer dans nos langues.
"La domination de la langue anglaise s'est estompée au fil de l'arrivée de nouveaux langages sur le Net. Ce qui est une bonne chose. A condition que, dans cet Internet polyglote, nous puissions bâtir des ponts entre les langues. Nous voulons parler dans nos propres langues, mais aussi nous parler entre nous".

C'est l'un des grands enjeux de ces prochaines années. Et un levier de développement non négligeable des médias Internet notamment, dont les modèles économiques souffrent de l'étroitesse des marchés nationaux. De nouvelles technologies permettent désormais de traduire simultanément des vidéos (en analysant le texte) dans plusieurs langues. Reste à améliorer les traductions en temps réel, un peu comme cela se pratique dans les congrès, le Web étant une sorte de conférence transnationale. Pour cela, il faudra s'appuyer sur les algorithmes et les communautés.

4- Nous avons le droit de nous assembler
"L'Internet nous permet de nous réunir sans passer par des organisations et de collaborer. Cette possibilité est menacée par certains régimes, autant que la liberté d'expression."

C'est une des particularité d'Internet: la mise en réseau simultanée des données et des individus a ringardisé le mode d'organisation des associations loi 1901, jusqu'aux traditionnelles manifestations dans la rue. Plus liquides, ces capacités de réunion offertes par Internet sont à la fois plus puissantes (parce que diffuses et spontanées), mais aussi plus fragiles (moins organisées).

5- Nous avons le droit d'agir
"Ces premiers articles sont une suite : nous nous connectons pour nous exprimer et nous assembler, et nous nous assemblons pour agir, et c'est comme cela que nous allons changer le monde. Pas seulement mettre en avant les problèmes, mais se donner les moyens de les régler. Voilà ce qui menace les institutions qui voudront nous stopper."

6- Nous avons le droit de contrôler nos données
"Vous devez pouvoir accéder aux données vous concernant. Ce qui vous appartient vous appartient. Nous voulons qu'Internet opère comme un principe de portabilité, ainsi vos informations et vos créations ne seront pas prisonnières d'un service (privé) ou d'un gouvernement, ainsi vous garderez le contrôle. Sans oublier que quand le contrôle est donné à quelqu'un, il est retiré à quelqu'un d'autre. Le diable se cache dans ces détails. Ce principe fait allusion au copyright et à ses lois, qui définissent et limitent le contrôle ou la création. Ce principe pose également la question de savoir dans quelle mesure la sagesse du peuple appartient au peuple..."

La question du contrôle des données personnelles est plus sensible aux Etats-Unis qu'en France où la loi 'Informatique et liberté" protège les citoyens. En partie, seulement, face à la mondialisation des services sur Internet et à la complexification des échanges sur le réseau.
Plus sensible: la protection et le contrôle de nos créations. De quoi sommes nous propriétaires, que pouvons nous contrôler dans un univers d'échanges et de work in progress, où tout contenu s'enrichit de l'apport des autres ?

7- Nous avons de droit à notre propre identité
"Ce n'est pas aussi simple qu'un nom. Notre identité numérique est faite de nos noms, adresses, discours, créations, actions, connections. Notez également que dans les régimes répressifs, maintenir l'anonymat (c'est à dire cacher son identité) est une nécessité. Ainsi l'anonymat, avec tous ces défauts, son passif et ses trolls, doit-elle également être protégée en ligne pour protéger le dissident et ceux qui dénoncent les pratiques illégales ou immorales dans leurs entreprises ou institutions. Notez enfin que ces deux articles - contrôle de nos données et de nos identités - constituent un droit à l'intimité."

Ces deux articles font référence à la protection mais surtout au contrôle de nos données, de notre identité, de notre vie privée. Ce qui, dans un monde googlisé et facebookisé est de plus en plus délicat. Le Net est transparent, infiniment transparent, ce qui est une bonne chose pour la liberté des citoyens face aux institutions, et pour l'accès à la connaissance et à l'information, donc au pouvoir, donc à la démocratie. Mais ce peut être également terrible pour l'individu s'il n'a pas les moyens de se protéger. Toutes ces questions sont loin d'être réglées. Le risque étant qu'au nom de la protection de l'intimité, on restreigne le droit à l'information. Passionnant débat.

8- Ce qui est public est un bien public
"L'Internet est public. En effet, c'est un espace public (plus qu'un medium). Dans notre précipitation à vouloir protéger l'intimité, nous devons faire attention à ne pas restreindre la définition de ce qui est public. Ce qui est public appartient au public. Rendre privé ou secret ce qui est public sert la corruption et la tyrannie."

C'est tout l'enjeu de la révolution qu'apporte Internet, en bousculant les frontières entre le public et le privé.
Dans quelle mesure la vie privée des hommes politiques, comme leur état de santé ou leurs liaisons, sert-elle l'information ? La question est loin d'être tranchée.

C'est également tout le débat en France sur l'ouverture des bases de données publiques aux citoyens, dont pourraient s'emparer les médias pour développer ce qu'on appelle le datajournalism. Contrairement aux Etats-Unis, les données sont quasi-inaccessibles en France, ce qui constitue pour beaucoup une entrave au droit à l'information.

Mais, au-delà, cette question concerne également celle de la valeur de l'information, de sa propriété, et de ce que peuvent en faire les citoyens. A partir du moment où une information a été publiée, dans quelle mesure puis-je la reproduire pour la partager ? La pratique du partage fait partie de l'ADN d'Internet, elle bouleverse les lois du copyright. Quand les majors et les médias parlent de "copie illégale", les internautes parlent de partage.
La généralisation du "RT" (rendu populaire par Twitter: re-tweeter, c'est à dire re-bloguer, reprendre l'info à l'identique pour la partager tout en la sourçant) va dans le sens d'une indispensable libéralisation du partage de l'information. Ce qui pose la question de la valeur de l'info et de qui la finance, si tout le monde peut la partager gratuitement.

9- L'Internet doit être construit et piloté de façon ouverte
Il doit continuer d'être construit et opéré sur la base de standards ouverts (comme HTML, PHP...). Il ne doit pas être contrôlé par aucune entreprise ou gouvernement. Il ne doit pas être taxé. C'est l'ouverture de l'Internet qui lui donne sa liberté. Et c'est cette liberté qui définit l'Internet.

Internet=liberté. Liberté=Internet. Internet est une précieuse découverte, un incroyable outil d'émancipation et de développement qui doit continuer d'être préservé.
Si les dérives que cette liberté entraîne parfois (et auto-corrige souvent) appellent à une prise de conscience collective, elles ne doivent pas justifier la prise de contrôle des échanges digitaux par un gouvernement ou un lobby. La force d'Internet est d'être un réseau, un nouvel espace, qui échappe aux individus et aux personnes morales. Son déploiement à grande vitesse pose donc continuellement la question du contrôle. Pas seulement du Net (pour les gouvernements et les entreprises), mais aussi de notre propre liberté (pour les individus).

C'est pour cela qu'avant de commencer à parler de devoirs, il faut commencer par les droits. C'est toute la vertu de la proposition de Jeff Jarvis.
Source : "A Bill of Rights in Cyberspace" (Buzzmachine)

mardi 9 mars 2010

La jurisprudence Tiscali va-t-elle tuer les blogs ?


On n'a pas assez parlé des conséquences de la jurisprudence Tiscali. Les répercussions directes de cet arrêt de la Cour de Cassation (la plus haute juridiction) sur les hébergeurs de blogs, de forums ou de vidéos, mais aussi sur les médias qui cherchent à se lancer dans le participatif, sont pourtant loin d'être anodines.

A l'occasion d'un petit-déjeuner organisé par Médias et Liberté, j'ai rencontré ce matin l'avocat Pierre Saurel, spécialiste de ces questions, avec qui j'ai évoqué l'impact de cette loi sur l'avenir des médias sociaux.

Que dit cette jurisprudence ? Dans un arrêt rendu le 14 janvier 2010, la cour de Cassation remet en cause le statut d'hébergeur de la société Tiscali en tenant cette dernière pour responsable des contenus postés sur les pages personnelles des internautes qu'elle hébergeait.

Le statut d'hébergeur est défini par l'article 6.I.2 de la loi LCEN (Loi sur la confiance dans l'économie numérique) du 21 juin 2004: les prestataires d'hébergement (plateformes de blogs, sites d'enchères comme eBay...) ne peuvent voir leur responsabilité civile engagée du fait des informations qu'ils stockent s'ils n'avaient pas effectivement connaissance de leur caractère illicite ou de faits et circonstances faisant apparaître ce caractère.

En gros: un hébergeur de blogs ne peut être tenu pour responsable a priori des propos tenus par les blogueurs sauf s'il a été alerté du caractère illicite des contenus. Dans ce cas, il se doit d'agir avec diligence...

Dans l'affaire Tiscali, la Cour de cassation propose une interprétation très stricte de la loi, et considère que, dès lors que l'hébergeur de blogs propose autre chose que de simples prestations techniques de stockage, en l'occurrence de la publicité sur les pages personnelles des utilisateurs, il perd son statut d'hébergeur.

Ce qui revient à dire que, dès lors que vous affichez de la publicité sur vos blogs, vous passez d'hébergeur à éditeur. Vous êtes donc directement responsable de tous les contenus hébergés chez vous: posts, commentaires, vidéos, tweets, flux rss...

Depuis janvier 2010, donc, les hébergeurs de contenus générés par l'utilisateur, médias ou simples hébergeurs, sont placés directement sous la menace de centaines de procès. Pour y échapper, ils doivent dès aujourd'hui:

- Ne plus afficher de publicité sur les pages de leurs blogs, ni permettre l'affichage de publicité (Google ads, notamment) par les blogueurs eux-mêmes.

- S'ils ne le font pas, ils doivent alors modérer a priori tous les contenus de ces blogs. C'est à dire: interdire la publication tant que le contenu n'a pas été contrôlé par un modérateur.

Mais on peut même aller plus loin: tous les commentaires devraient être modérés a priori, puisque des publicités sont également affichées sur les pages où ils figurent.

L'ambiguité de l'arrêt de la Cour de cassation laisse également penser qu'à partir du moment où l'hébergeur propose des services allant au-delà des simples fonctions techniques de stockage (par exemple une fonction permettant de faire buzzer son contenu sur Facebook?), il risque de perdre la protection offerte par le statut d'hébergeur.

C'est compliqué, mais presque gérable pour des médias , le modèle économique et éditorial ne repose pas exclusivement sur l'hébergement de blogs. Il leur suffira de ne pas afficher de publicités sur leurs blogs, sauf s'ils ont été vérifiés par la rédaction ou modérés.

Ce sera par contre beaucoup plus difficile (sinon impossible) pour les plateformes d'hébergement de blogs comme Overblog ou Blogger, mais aussi les sites d'agrégation de blogs comme Wikio, dont le modèle repose sur la publicité.
Des systèmes de filtres existent (et Google est le plus actif dans ce domaine), mais ils coûtent très cher et ne suffisent pas à passer au travers de toutes les gouttes.

Wikio avait pourtant été rassuré par un jugement rendu par le tribunal de Nanterre le 25 juin 2009, lequel le délestait de la responsabilité d'éditeur.
Mais l'arrêt Tiscali change tout.
Ce qui explique la colère de son patron, Pierre Chappaz. Le Net-entrepreneur relève sur son blog que "si toutes les fois qu'un citoyen publie un contenu illégal, c'est non seulement lui qui est attaquable mais aussi les services qui distribuent ce contenu (plateformes de blogs, forums, facebook, google, wikio ...), ces services ne peuvent plus exister. Sauf à mettre en place une censure massive."

La question est bien là. Comment réagira désormais un hébergeur lambda devant les contenus publiés par ses blogueurs s'il se sait responsable a priori de tout ce qui est stocké chez lui ?
Comment réagira-t-il face à la subtilité d'un billet de blogueur d'attaquant à un homme politique ou à une entreprise ? Prendra-t-il le temps (s'il en a les compétences et les moyens...) de tout vérifier ? Ne sera-t-il pas tenté de refuser de publier tout contenu lui paraissant dangereux ?

C'est l'application du principe de précaution à la liberté d'expression.

Un principe déjà pratiqué a posteriori cette fois par un certain nombre de plateformes d'hébergement de vidéo au moindre mail de protestation...

Pierre Chappaz souligne par ailleurs que "le conseiller en charge des questions de propriété littéraire et artistique de la cour de cassation est Marie-Françoise Marais, la présidente de la HADOPI. "...

Pas étonnant.
Le ton est donné. Le contenu généré par l'utilisateur est dans le collimateur des gouvernements et des industries de la culture et des médias.

Et la tendance n'est pas prête de s'inverser.

On assiste en effet depuis quelques mois à une remise en cause de plus en plus violente de ce que d'aucuns n'hésitent pas à appeler la "poubelle du Net". Une hallali qui s'arme de l'instauration d'un contrôle de plus en plus agressif des contenus circulant sur le web: loi Hadopi (contre le piratage), remise en question du statut d'hébergeur (une commission travaille d'ailleurs en ce moment à la réforme de la loi LCEN) et, plus largement, de la neutralité d'Internet (la discussion est en cours au gouvernement)...
Le tout au nom de la protection des personnes et des biens.
Il est légitime de ne pas vouloir faire du Net un espace de non-droit.
Le problème, c'est la disproportion et l'inadéquation de la réponse à ce qui est, et restera quoi qu'on fasse, une révolution inéluctable des usages.

Selon le dernier rapport d'Ipsos, les Français veulent de plus en plus à se prendre en main, ils exigent le "juste prix" (quand ils ne refusent pas tout simplement de payer), réclament de la transparence et revendiquent un droit de contrôle sur le politique, les produits et les services.
Ils réclament aussi le droit de copier-coller, car l'une des révolutions les plus dramatiques apportées par le numérique et Internet, c'est cette capacité à copier n'importe quel contenu, texte, photo, vidéo, audio, et de l'envoyer à n'importe qui dans le monde.

Ce que médias et lobbies appellent le "piratage", la nouvelle génération le nomme "partage", et le pratique comme la chose la plus naturelle du monde. Ce pouvoir du copier-coller qui remet en cause tout le système de production de la société de consommation et d'information, est l'attaque la plus violente contre l'industrie culturelle et des médias.

En face, les moins agiles sont entrés dans une guerre de tranchée dont l'enjeu est clair: la reconquête du contrôle. La maîtrise des circuits de production et de distribution. Les récentes lois Hadopi (contre le piratage) et Loppsi (qui instaure une surveillance par l'Etat des ordinateurs privés par l'installation de "mouchards"), tout comme la remise en question du statut d'hébergeur (qui fragilise les nouveaux acteurs de la production et de la distribution des contenus) vont dans ce sens.

C'est une réaction naturelle, souligne Eric Scherrer qui, sur son blog, rappelle le combat désespéré des anciens copistes face à l'industrie de l'imprimerie, il y a... 600 ans.

Depuis, la révolution a fait son chemin.

Mise à jour : l'arrêt Tiscali, précise Pierre Chappaz dans les commentaires, se réfère à une loi antérieure (lire l'avis de Me Rouillé-Mirza ici), les faits s'étant déroulés avant le vote de la loi LCEN. Cela veut dire que la jurisprudence peut encore s'infléchir, lorsqu'il s'agira d'affaires postérieures à 2004. Rassurant ? Pas vraiment.
1) Un arrêt de la Cour de Cassation n'est jamais innocent.
2) Les arguments de l'arrêt Tiscali ne sont pas vraiment contredits par la LCEN. Cet arrêt marque une tendance, qui pourrait être validée par une simple mise à jour.
3) La tendance est clairement au renforcement des textes sur ce sujet. Cela fait un moment que le gouvernement veut réviser la loi LCEN. La réflexion est toujours en cours.

lundi 8 février 2010

"Les effroyables imposteurs" sur Arte, Hadopi, Loppsi2: la revanche des anti-Internet



Dans la série "Internet est une poubelle qu'il faut contrôler", Arte diffuse ce mardi soir un nouveau documentaire consacré aux... dangers du web: "Les effroyables imposteurs". Coïncidence: cette diffusion intervient la veille le jour du débat sur la loi Loppsi2 qui vise à instaurer des nouvelles techniques de contrôle des contenus sur le Net (lire aussi ici).

A travers une compilation un peu fouillis sur les conspirationnistes de tous bords, l'auteur du documentaire nous ressert le discours du "Web-poubelle-de-l'info", peuplé de dangereux "non-professionnels" qui font circuler les pires rumeurs.

On connait la chanson. En ces temps de médiapocalypse, elle sonne comme la vaine tentative d'un système figé de sortir d'un lectorat/électorat qui lui échappe.

La rengaine ressurgit de temps à autre chez quelques représentants encore vaillants de cette vieille presse (pour preuve ce débat hallucinant de non-experts sur le web, chez Franz Olivier Giesbert), comme chez les politiques (voir la polémique, tout aussi hallucinante, autour de l'affaire Hortefeux).
Etrange miroir, d'un monde se contemple du haut de ses vieilles tours sans comprendre cette révolution qui a innondé ses terres.

Dans le docu d'Arte, le journaliste conclut son propos en s'attaquant évidemment au web participatif.
Pour appuyer sa thèse, il a déniché un article publié sur la page personnelle d'un internaute sur LePost.fr (dont je suis le co-fondateur) qui avait échappé à l'équipe de modération.
Je passe sur la méthode (le journaliste me contacte en me mentant sur l'objet de son reportage).
L'article détecté a naturellement été modéré à la suite de l'interview. Fin de l'histoire.

Comme de nombreux sites d'infos (Le Monde, Le Nouvel Obs, 20 Minutes etc), Le Post permet aux internautes de se créer un blog sur leur page personnelle. Et comme pour toute plateforme de blogs, le site ne censure pas a priori des contenus publiés sur ces pages personnelles.
Il ne le fait pas parce qu'il n'est pas éditeur de ces contenus amateurs, mais hébergeur. La modération se fait a posteriori, sur alerte des internautes ((Sur LePost.fr, comme sur LeMonde.fr, nous allons cependant plus loin: les contenus sont 24h/24 par une société de modération, qui supprime les posts contraires à leur charte).

C'est la loi. Qui défend par là même la liberté d'expression. Les blogueurs sont responsables de leurs contenus et peuvent être évidemment poursuivis si leurs propos sont diffamatoires ou portent atteinte à la vie privée. Mais la loi n'impose pas aux hébergeurs un contrôle a priori des contenus. Pourquoi ?

Parce que, premièrement, c'est techniquement impossible. La France compte plusieurs millions de blogs. Sans compter les twitter et Facebook dont le nombre de membres a explosé ces derniers mois.
Imposer un contrôle a priori reviendrait à obliger ces médias sociaux à mettre la clef sous la porte.

Deuxièmement, vouloir imposer un contrôle a priori sur tous les contenus diffusés sur la toile, c'est commencer à mettre un verrou sur l'expression citoyenne. Un verrou imposé par le seul hébergeur (sur ordre de qui?) sur ce fameux "contenu généré par l'utilisateur" qui fait si peur aux politiques et à un certain nombre de mes confrères.

En témoigne l'article surprenant de Xavier Ternisien, dans le Monde daté du dimanche 7 et lundi 8 février, à propos de ce documentaire. Pour ce journaliste, régulièrement attaqué par la blogosphère (ou par ses confrères du web), aucun article rédigé par un non-professionnel ne doit être mis en ligne "sans avoir été validé par un journaliste".

Les journalistes ne se trompent jamais, c'est bien connu.

De quoi ont-ils peur ?
D'une remise en question ?

Car de cette "poubelle" qu'est Internet, de cette poubelle que serait finalement la blogosphère (parce que c'est bien la blogosphère dans son ensemble qui est attaquée dans ce docu), émergent de vrais talents, des analystes pertinents, des militants féroces. On y trouve même des "amateurs" qui, parfois, enquêtent et dénoncent les erreurs des journalistes professionnels. Inconcevable!

De cette poubelle émergent des Maître Eloas... Quand cet avocat-blogueur, qui refuse d'être assimilé à un journaliste, commente, analyse l'actualité du droit, fait témoigner des professionnels de la justice, et sort de temps à autre des infos exclusives, il concurrence effectivement les journalistes dans leur coeur de métier.
Il est rigoureux, il vérifie ses informations. Il participe à l'effort d'information du citoyen.
L'information, ce maillon fragile entre le citoyen et la démocratie.

De cette poubelle émergent des opinions qui dérangent, des vidéos que l'on aurait préférées laisser sous le sceau du "off", des infos qui ne passent jamais au 20h, des remises en question des médias traditionnels qui, pendant longtemps, ont vécu dans le confort du surveillant jamais surveillé...

Evidemment, tous ces nouveaux contenus ne sont pas de qualité. Certains sont mêmes illégaux. Mais ils n'échappent pas ni à la loi, ni à la vigilance des communautés sur Internet, qui savent aussi s'organiser pour débusquer les fausses informations.

Surtout: toutes ces masses d'"effroyables" amateurs qui se passent des infos, les commentent, les éclairent, les détournent, échappent non seulement au filtre des médias et des politiques, mais ils remettent également en cause modèle économique. Crime ultime !

C'est le nerf de la guerre de la loi Hadopi, poussée par des lobbies du disque en mal d'esprit d'entreprise: on préfère aller contre les usages pour punir et contrôler. Aberration économique.

C'est l'argument massue de la prochaine loi Loppsi2: on exploite la peur du pédophile ou du nazi pour justifier un contrôle d'Internet.

Oui, il y a n'importe quoi sur le Net.
Oui, il y a de très belles choses aussi.
Oui, il y a des contenus et des auteurs devenus aujourd'hui indispensables.
Et cet indispensable n'aurait jamais émergé dans cet environnement contrôlé a priori par les médias traditionnels.

Les journalistes seraient plus inspirés de trouver leur place dans ce nouvel écosystème plutôt que de faire perdre l'argent à la télévision publique à tenter de démontrer avec des ficelles aussi grosses que des gazoducs que le web est dangereux.
Ils devraient la jouer "Journalistes+amateurs" plutôt que "journalistes contre amateurs".
Se battre contre l'effroyable amateur en brandissant le sceau divin de sa carte de presse, ce n'est pas à l'honneur d'une profession qui, au fil du temps, a toujours sur prouver qu'elle était capable de s'adapter au bouleversement permanent du monde et des usages.

dimanche 15 mars 2009

Loi Hadopi et presse écrite: l'arbre qui cache le drame


On a beaucoup débattu cette semaine du projet de loi Hadopi. A l'Assemblée (où les avis sont partagés et souvent mal informés) et évidemment sur le Net (où il était difficile de trouver des pro-Hadopi...).

Que nous apprend ce projet de loi ?

La loi anti-piratage est censée ne concerner que l'industrie du disque et du cinéma, mais j'y ai trouvé de vertigineuses similitudes avec la presse.

L'esprit de la loi Hadopi en dit long sur l'aveuglement d'une industrie face à la remise en cause de son modèle industriel.

Ce modèle est pourtant en chute libre, bousculé par des usages de plus en plus massifs, inventifs, insaisissables, durables... Mais pourtant très clairs.

Ce qui me fascine et m'effraie en même temps, c'est bien cet acharnement à aller contre l'usage : partager les contenus, recopier une info (deux nouveaux mots apparus dans le angage des blogueurs: le re-blogging ou le re-twitt), avoir accès facilement aux contenus, immédiatement, gratuitement, pouvoir dématérialiser, avoir le choix, compiler, déplacer les critères de valeur... en presse comme dans l'industrie du disque, le monde est en pleine révolution. Et là où les industriels se trompent, c'est qu'il n'y aura pas de retour en arrière.

Je vous conseille la lecture éclairante de ce (long) post de Clay Shirky, sur son blog: "Journaux: penser l'impensable"... Ou comment l'industrie de la presse continue de fonctionner en refusant de voir cet "impensable" scénario:

- Les outils pour partager les contenus ne vont pas disparaître, ils vont se multiplier.
- Les murs (payants) installés autour des contenus vont devenir de plus en plus impopulaires (...)
- Les gens vont résister, ils refuseront d'être éduqués à agir contre leurs désirs.
- Les vieilles habitudes des vieux annonceurs et des lecteurs ne vont pas se transférer en ligne...
- Même une pénalisation féroce (du partage) ne permettra pas de contenir des infractions massives et continues.
- Les sociétés de hardware et de software ne vont pas regarder les propriétaires de copyright comme des alliés, tout comme il ne verront pas leurs clients comme des ennemis (...).
- Et poursuivre en justice des gens qui adorent tellement un contenu qu'ils ont envie de le partager va surtout réussir à les énerver..."

"Terrible" scénario pour cette industrie à l'agonie.

Alors au lieu de repenser le modèle industriel on préfère punir, jouer du lobby pour empêcher "l'impensable".

Dans l'affolement (Internet ne rapporte pas autant qu'on le pensait), on recommence à parler de faire payer les contenus, et de placer des protections un peu partout.

Et, avez-vous remarqué? On recommence à rendre coupable Google de tous les maux de l'industrie. Après les avoir traités de pirates (Google fait son beurre sur les contenus des autres) on voudrait les démanteler, leur demander de rendre l'argent, leur rendre la tâche moins facile, interdire interdire interdire...

Au lieu de se demander : qu'est-ce que Google nous apprend sur l'évolution de l'industrie ?

Je suis fasciné et terrifié parce que c'est à cause de cette attitude que la nouvelle génération, la génération digitale, qui travaille aujourd'hui dans l'industrie des médias, risque de se retrouver demain face à d'impossibles défis. Ou, ce qui est plus probable: au chômage.

C'est à cause de cette attitude que l'on remise ceux qui innovent, ceux qui travaillent sur "l'impensable", le plus loin possible des dispositifs stratégiques de l'entreprise. Ou on les propulse dans les départements innovation, avec généralement moins de moyens, moins d'impact, et on les oublie d'autant plus facilement qu'on ne comprend rien à ce qu'ils font. Ou parce qu'ils (encore une fois) osent considérer "l'impensable" comme une réalité.

Alors qu'ils devraient être au coeur...

Clay Shirky l'explique très bien: la révolution numérique est comparable à la révolution de l'imprimerie, après Gutenberg. Une vraie révolution, comme on n'en a que tous les six siècles.
Et "les vraies révolutions ressemblent toujours à ça: la mort des vieilles choses arrive plus vite que l'émergence de solutions nouvelles".
La vieille économie détruite, l'industrie actuelle doit être remplacée par un nouveau modèle centré sur le digital. Où le papier (comme le payant) deviendrait accessoire, et où la notion de droits sur les contenus serait révisée de fond en comble.

Il faudra du temps, il y aura encore des morts. Mais si on ne se donne pas les moyens de produire des solutions innovantes (dont on ne se rendra compte de l'importance que dans quelques années), on continuera de perdre de l'énergie dans des combats déjà perdus, et on mourra debout, certes, mais sans avoir compris ce qui nous était arrivé.

Disclaimer: Comme la plupart des professionnels du Net, je fais partie des signataires du réseau des pirates opposé à la loi Hadopi.