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mercredi 3 mars 2010

Des envies...



Quitter un média que l'on a fait naître, ce n'est jamais simple. Mais je quitte Le Post avec le sourire.
C'était une aventure extraordinaire, une aventure humaine avant tout, lancée en 2007 avec Bruno Patino, alors président du Monde Interactif, Dao N'Guyen (qui travaille désormais au Wall Street Journal à New York), Yann Chapellon (qui est en train de révolutionner la PQR dans le Sud-Ouest), Jean-François Fogel (l'une des plus incroyables rencontres de ma carrière), Thomas Doduik (qui a, depuis, mis un peu de "Post" au Figaro.fr où il opère) et une poignée de jeunes journalistes pionniers, Violaine Domon, Pierre Godon, Antoine Daccord (aujourd'hui au Figaro.fr), Alexandre Lemarié, Alexandra Apikian (passée chez Premiere.fr), Angélique Vernier, et mon ancien adjoint Alexandre Piquard, qui assurera l'intérim.

Bruno Patino m'avait dit, la veille de mon embauche qu'il fallait désormais envisager l'info comme une expérience. "Gaming the news", c'était l'un de ses leitmotiv.

Nous avons fait tellement de chemin, depuis.

Volontairement populaires, parce que nous voulions travailler toute la richesse du contenu généré par l'utilisateur afin d'y apporter de la valeur, mais en allant chercher le plus large public, pas seulement les blogueurs, mais aussi ceux n'étaient pas à l'aise avec ces nouveaux modes d'expression.
Comme nos voisins lancés à la même époque (Rue89, Mediapart, Arrêt-sur-Images, Bakchich...) nous avons défriché le terrain des nouveaux usages de l'information.
J'ai personnellement beaucoup appris, sur ce journalisme que nous devons continuer de conjuguer au pluriel.
J'ai surtout beaucoup appris en travaillant avec les internautes qui, sur LePost, sont venus apporter leur contribution. Les blogueurs, Guy Birenbaum en tête, premier à nous rejoindre (avec pas mal de courage), mais aussi les plus de 40.000 membres du site qui, anonymes hier, ont trouvé leur public, parfois leur voie (ou voix?). Ils l'ont fait avec l'aide des journalistes du Post.
Mais ils nous ont aussi aidés à nous remettre en question en permanence et à trouver, nous aussi, notre voix/e.
Et 3 millions de visiteurs uniques.


Aujourd'hui, je pars, en plein accord avec la direction du Monde Interactif. C'est un choix personnel.
Une page se tourne. Un nouveau livre s'ouvre. Pour le Post. Et pour moi. Je pars avec mon sac d'écolier, rempli d'envies à partager.

Je ne vais pas lister mes idées, mes rencontres, mes projets. L'avenir conserve jalousement ses surprises.

J'ai envie de continuer à réfléchir, bien sûr, mais surtout de continuer à bâtir de nouveaux modèles pour l'information. Avant tout, j'ai envie de contribuer à trouver des solutions pour monétiser le journalisme digital. Les pistes sont là, encore vacillantes. La publicité, le tout-gratuit, ne suffira pas.
Sans financement, pas de journalisme. Et dans le mot "journalisme", j'inclus les journalistes, mais aussi les blogueurs, experts, analystes et témoins du quotidien qui, chaque jour, contribuent à tisser la toile de la nouvelle information.

Heureuse coïncidence, ce billet de Seth Godin aujourd'hui: Don't try harder, conseille-t-il, but "try different".

(merci @proxiti pour la référence).

(Crédits photos : Magali Lacroze, Thibaut Binetruy)

lundi 8 février 2010

"Les effroyables imposteurs" sur Arte, Hadopi, Loppsi2: la revanche des anti-Internet



Dans la série "Internet est une poubelle qu'il faut contrôler", Arte diffuse ce mardi soir un nouveau documentaire consacré aux... dangers du web: "Les effroyables imposteurs". Coïncidence: cette diffusion intervient la veille le jour du débat sur la loi Loppsi2 qui vise à instaurer des nouvelles techniques de contrôle des contenus sur le Net (lire aussi ici).

A travers une compilation un peu fouillis sur les conspirationnistes de tous bords, l'auteur du documentaire nous ressert le discours du "Web-poubelle-de-l'info", peuplé de dangereux "non-professionnels" qui font circuler les pires rumeurs.

On connait la chanson. En ces temps de médiapocalypse, elle sonne comme la vaine tentative d'un système figé de sortir d'un lectorat/électorat qui lui échappe.

La rengaine ressurgit de temps à autre chez quelques représentants encore vaillants de cette vieille presse (pour preuve ce débat hallucinant de non-experts sur le web, chez Franz Olivier Giesbert), comme chez les politiques (voir la polémique, tout aussi hallucinante, autour de l'affaire Hortefeux).
Etrange miroir, d'un monde se contemple du haut de ses vieilles tours sans comprendre cette révolution qui a innondé ses terres.

Dans le docu d'Arte, le journaliste conclut son propos en s'attaquant évidemment au web participatif.
Pour appuyer sa thèse, il a déniché un article publié sur la page personnelle d'un internaute sur LePost.fr (dont je suis le co-fondateur) qui avait échappé à l'équipe de modération.
Je passe sur la méthode (le journaliste me contacte en me mentant sur l'objet de son reportage).
L'article détecté a naturellement été modéré à la suite de l'interview. Fin de l'histoire.

Comme de nombreux sites d'infos (Le Monde, Le Nouvel Obs, 20 Minutes etc), Le Post permet aux internautes de se créer un blog sur leur page personnelle. Et comme pour toute plateforme de blogs, le site ne censure pas a priori des contenus publiés sur ces pages personnelles.
Il ne le fait pas parce qu'il n'est pas éditeur de ces contenus amateurs, mais hébergeur. La modération se fait a posteriori, sur alerte des internautes ((Sur LePost.fr, comme sur LeMonde.fr, nous allons cependant plus loin: les contenus sont 24h/24 par une société de modération, qui supprime les posts contraires à leur charte).

C'est la loi. Qui défend par là même la liberté d'expression. Les blogueurs sont responsables de leurs contenus et peuvent être évidemment poursuivis si leurs propos sont diffamatoires ou portent atteinte à la vie privée. Mais la loi n'impose pas aux hébergeurs un contrôle a priori des contenus. Pourquoi ?

Parce que, premièrement, c'est techniquement impossible. La France compte plusieurs millions de blogs. Sans compter les twitter et Facebook dont le nombre de membres a explosé ces derniers mois.
Imposer un contrôle a priori reviendrait à obliger ces médias sociaux à mettre la clef sous la porte.

Deuxièmement, vouloir imposer un contrôle a priori sur tous les contenus diffusés sur la toile, c'est commencer à mettre un verrou sur l'expression citoyenne. Un verrou imposé par le seul hébergeur (sur ordre de qui?) sur ce fameux "contenu généré par l'utilisateur" qui fait si peur aux politiques et à un certain nombre de mes confrères.

En témoigne l'article surprenant de Xavier Ternisien, dans le Monde daté du dimanche 7 et lundi 8 février, à propos de ce documentaire. Pour ce journaliste, régulièrement attaqué par la blogosphère (ou par ses confrères du web), aucun article rédigé par un non-professionnel ne doit être mis en ligne "sans avoir été validé par un journaliste".

Les journalistes ne se trompent jamais, c'est bien connu.

De quoi ont-ils peur ?
D'une remise en question ?

Car de cette "poubelle" qu'est Internet, de cette poubelle que serait finalement la blogosphère (parce que c'est bien la blogosphère dans son ensemble qui est attaquée dans ce docu), émergent de vrais talents, des analystes pertinents, des militants féroces. On y trouve même des "amateurs" qui, parfois, enquêtent et dénoncent les erreurs des journalistes professionnels. Inconcevable!

De cette poubelle émergent des Maître Eloas... Quand cet avocat-blogueur, qui refuse d'être assimilé à un journaliste, commente, analyse l'actualité du droit, fait témoigner des professionnels de la justice, et sort de temps à autre des infos exclusives, il concurrence effectivement les journalistes dans leur coeur de métier.
Il est rigoureux, il vérifie ses informations. Il participe à l'effort d'information du citoyen.
L'information, ce maillon fragile entre le citoyen et la démocratie.

De cette poubelle émergent des opinions qui dérangent, des vidéos que l'on aurait préférées laisser sous le sceau du "off", des infos qui ne passent jamais au 20h, des remises en question des médias traditionnels qui, pendant longtemps, ont vécu dans le confort du surveillant jamais surveillé...

Evidemment, tous ces nouveaux contenus ne sont pas de qualité. Certains sont mêmes illégaux. Mais ils n'échappent pas ni à la loi, ni à la vigilance des communautés sur Internet, qui savent aussi s'organiser pour débusquer les fausses informations.

Surtout: toutes ces masses d'"effroyables" amateurs qui se passent des infos, les commentent, les éclairent, les détournent, échappent non seulement au filtre des médias et des politiques, mais ils remettent également en cause modèle économique. Crime ultime !

C'est le nerf de la guerre de la loi Hadopi, poussée par des lobbies du disque en mal d'esprit d'entreprise: on préfère aller contre les usages pour punir et contrôler. Aberration économique.

C'est l'argument massue de la prochaine loi Loppsi2: on exploite la peur du pédophile ou du nazi pour justifier un contrôle d'Internet.

Oui, il y a n'importe quoi sur le Net.
Oui, il y a de très belles choses aussi.
Oui, il y a des contenus et des auteurs devenus aujourd'hui indispensables.
Et cet indispensable n'aurait jamais émergé dans cet environnement contrôlé a priori par les médias traditionnels.

Les journalistes seraient plus inspirés de trouver leur place dans ce nouvel écosystème plutôt que de faire perdre l'argent à la télévision publique à tenter de démontrer avec des ficelles aussi grosses que des gazoducs que le web est dangereux.
Ils devraient la jouer "Journalistes+amateurs" plutôt que "journalistes contre amateurs".
Se battre contre l'effroyable amateur en brandissant le sceau divin de sa carte de presse, ce n'est pas à l'honneur d'une profession qui, au fil du temps, a toujours sur prouver qu'elle était capable de s'adapter au bouleversement permanent du monde et des usages.

samedi 29 novembre 2008

Mumbai-Bombay, congrès du PS, Twitter...: le live, l'arme fatale du participatif


Au moment où je m'apprétais à écrire sur le live-blogging et les expériences participatives que nous menons depuis quelques semaines sur lepost.fr, et tandis que je venais juste de former des étudiants en journalisme à la veille sur Twitter (en leur expliquant que même s'ils ne comprenaient pas pourquoi ils me remercieraient plus tard), un événement mondial faisait de cette nouvelle pratique sur le web le nouveau "must" journalistique.

Depuis deux jours, la blogosphère médias française ne parle (presque) que de ça (les Américains un peu moins, ils l'expérimentent depuis plusieurs mois déjà):

Twitter, cet outil qui permet, sur Internet, à tout citoyen, journaliste ou blogueur de poster très rapidement des micro-articles de 140 signes, façon sms, s'est montré l'outil le plus réactif pour suivre les attaques terroristes de Bombay.

- Pascal Taillandier de l'AFP s'emballe et parle de Twitter, comme d'un "nouveau média": avec "des informations tellement précises que selon certains micro-bloggeurs, la police indienne estimait que certains messages aidaient les terroristes présumés, rapporte timesonline".

- Philippe Couve, journaliste blogueur et adepte des bonnes formules, préfère voir Twitter comme "une source de sources", comprenez: pas un média, mais un accès touffu, chaotique, en live, à de multiples sources d'informations et d'opinions non filtrées, professionnelles et personnelles.

- De son côté, Laurent Suply journaliste au Figaro, raconte comment Twitter est devenu un outil indispensable pour suivre les événements en Inde:
"Rien, à ma connaissance, ne va sur cette Terre plus vite que Twitter. Ni moi, ni les télés, ni les agences."


Selon lui, il y avait très peu de témoignages, contre beaucoup d'internautes qui se contentaient de commenter et de reprendre les médias. Mais son analyse amalgame beaucoup de concepts et souffre d'un manque de compréhension de ce qu'est le participatif, l'information en réseau et le journalisme de liens.

Qu'est-ce que cela nous apprend?
Avant de se jeter sur la mode Twitter, et de n'en (re)garder que l'outil, il faut bien comprendre que ce qui est passionnant dans ce que nous venons de voir (mais que l'on avait déjà remarqué lors du passage des ouragans aux USA et lors de la campagne présidentielle américaine) c'est l'émergence d'un nouvel Internet.
Et l'émergence, en particulier, d'une nouvelle dimension de l'info sur le web. Le live, évidemment, mais surtout le live en réseau, forcément participatif, une sorte de wikipedia du live, encore extrêment chaotique mais que l'on sent déjà capable de s'organiser autour d'événements marquants et se prolongeant dans la durée comme une soirée électorale, une guerre ou... le congrès du PS (cherchez l'intrus).
Ces dernières semaines nous avons testé cette couverture "live" par la communauté sur lepost.fr. Au départ, c'était juste un test. Et j'avoue avoir été vraiment fasciné par l'étonnante machine que nous avions créée.



Je ne vais pas revenir en détail sur l'ensemble des opérations que nous avons mises en place: pour les gros événements, une "homepage" spéciale rassemblant un bloc de titres mêlé à des liens envoyés en "direct" par la rédaction et un pool d'internautes, un bloc de vidéos, un bloc twitter (nous avions demandé pendant le congrès du PS par exemple, à des représentants de chaque motion de twitter en live le congrès pour nous...), et surtout un bloc "live" géré par une équipe d'internautes et de blogueurs issus de la communauté du Post.

C'est ce dernier outil qui m'a le plus étonné... et fasciné.

Lors du deuxième tour de l'élection de la première secrétaire du PS, le 21 novembre, nous avions laissé la communauté gérer toute seule la nuit électorale.
Pour cela nous avons développé un outil s'inspirant de twitter et "live messenger": un agrégateur de micro-posts, sur lequel peuvent intervenir une dizaine d'internautes (ou plus). Chaque auteur peut poster en temps réel du texte, des liens, des photos (et bientôt de la vidéo). Chaque micro-post peut-être commenté.




Pour la soirée électorale, nous avions sélectionné des contributeurs présents sur lepost depuis plusieurs semaines et avec qui nous avions une relation de confiance: parmi eux des militants, des passionnés d'infos, un chômeur, un blogueur spécialisé en politique. Résultat: des posts presque toutes les minutes, avec énormément de liens vers d'autres blogs ou médias, vers des "twitts", des images issues de la télévision, des déclarations entendues à la radio, bloguées en live, mais aussi des résultats locaux que certains posteurs recevaient par mail, mais aussi de l'émotion, des commentaires qui corrigeaient certains posts.
A minuit, le live (qui fonctionnait comme un agrégateur collectif d'infos en direct) était plus réactif, plus riche, plus complet que la plupart des live des autres médias en ligne. Avec zéro journaliste. Et zéro débordement. Etonnant...

Pluis étonnant encore, le live a duré non-stop pendant 5 jours, 24h sur 24h, sans aucune interruption. Les posteurs se relayaient et bloguaient même à 3h du matin...

Témoignage de l'un d'eux, que j'ai joint par téléphone cette semaine. Il faisait parfois des journées "live" de 15h d'affilée. Une vraie drogue.
"Cela demande une agilité tentaculaire. Mon info je la prenais sur tous les sites d'infos. J'avais une quinzaine d'onglets ouverts sur mon navigateur, avec tous les sites réactifs. Mais je recevais aussi des infos en direct de la fédération toulousaine parce que je suis de Toulouse...
Pour le reste, j'étais en veille sur BFMtv, i-Télé, France-Info... je reçois tous ces médias sur mon ordinateur ce qui me permet de faire des captures d'écran.
Je me sentais bien sûr concerné par cette histoire de congrès du PS (je suis un ancien adhérent qui n'a pas repris sa carte), mais en même temps j'essayais de ne pas faire de posts partisans.
Quand je fais des posts j'aime bien créer le débat. Avec les commentaires qui s'accumulent (il y en a eu plus de 4000 sur le live, NDLA) on voit qu'on est lu, c'est une sorte de drogue! On est pris par le mouvement, par la réactivtié des gens qui commentent. Il y a même eu sur le live du Post, des infos de médias officiels qui étaient corrigés par les commentaires des internautes!"

Même opération avec les événements en Inde. Pendant 3 jours, non-stop, une petite dizaine de posteurs, aidés cette fois (en journée) par la rédaction, se sont chargés de la couverture en live. Avec beaucoup de liens vers twitter, beaucoup de photos capturées à la télévision, de l'émotion aussi (l'un des posteurs avait son fils en vacances en Inde)...



Evidemment, nous n'aurions pas obtenu ce résultat si la rédaction du post (des journalistes, donc) n'avait pas derrière elle un long et patient travail d'animation de sa communauté, et si elle s'était contentée de dire: on vous ouvre un espace "live".
Les internautes présents sur le live sont en contact avec la rédaction depuis plusieurs mois. Les journalistes les connaissent, les encadrent, les forment parfois. C'est une des nouvelles fonctions du journaliste en réseau. Animer une communauté.

L'objectif, ici, n'est pas de produire une information low-cost sans journalistes, mais de travailler intelligemment dans le cadre d'une info en réseau. Produire une info plus pertinente par rapport aux attentes des lecteurs: hyper réactive, moins conventionnelle dans ses choix, plus "live", plus libre, avec plus de ton, de conversation, beaucoup d'émotion.
Je me souviens du live de la nuit électorale américaine, pendant le discours d'Obama, un posteur a écrit: "je suis en train de pleurer". En relisant le live le lendemain, on avait non seulement une idée de ce qui s'était passé, mais aussi de l'émotion qui a saisi la France cette nuit là...

D'aucuns répondront qu'il ne s'agit que de "veille d'info". Mais sur Internet, le journalisme de liens (qui trie et donne du sens) est une vraie fonction d'info. Une fonction journalistique, qui peut être assumée par des non-journalistes (le journalisme est alors vu comme une fonction, non plus comme un métier). On peut être non journaliste et excellent lecteur et decrypteur d'info.
D'ailleurs, journaliste ou pas journaliste, peu importe. C'est la force du réseau qui constitue la richesse du live "participatif".

Pourquoi y-a-t-il aussi peu de témoignages directs dans tous ces "live"? D'abord, il y en a eu: ce live étonnant sur Twitter (par un journaliste indien), mais aussi cette série de photos sur Flickr envoyée par un internaute photographe.

Il y en a eu, assez peu cependant, mais il y en aura de plus en plus. Ce n'est pas une question de "vacuité", c'est d'abord une question d'équipement. Avec l'explosion des iPhone, nous allons vers un monde connecté en permanence. Et donc un potentiel de témoignage en direct de plus en plus conséquent, qui pourrait bien s'emballer, une fois le "tipping point" passé.

Au lieu de s'élever un peu rapidement contre la vacuité du "peuple" non journaliste, Alain Joannes ferait mieux de réflechir à la place du journaliste dans cette nouvelle mécanique de l'info live. Il y a du boulot!

A voir également sur ce sujet:
- Un bon outil pour monitorer plusieurs flux twitter: monitter.com
- Un autre outil pour faire des recherches sur Twitter: search.twitter.com (ici, le canal "mumbai" sur les attentats)
- Une agrégation de différents flux live sur les attentats (twitter et flickr, notamment)
- Un article du magazine américain Wired sur la couverture de l'événement via Twitter.

lundi 6 octobre 2008

L'article en réseau


J'ai eu une discussion passionnante cette semaine avec Francis Pisani ("Transnets", un blog du Monde.fr) sur de la meilleure façon de couvrir la crise financière.

Ce thème de la crise financière constitue presque un cas d'école pour le web: c'est un événement majeur, persistant, hyper-présent sur la toile. Cela fait plus d'une semaine que tous les médias et les blogueurs en parlent. Et le web se remplit chaque jour d'une masse d'informations colossale: des infos, des opinions, des analyses contradictoires arrivent de partout, toutes les minutes, jour et nuit.

Quels outils offre Internet pour aider les lecteurs à mieux suivre et comprendre la crise? Et qu'est-ce que ça nous apprend sur nos pratiques?

La crise financière est l'événement idéal pour nous aider à envisager l'info non plus comme un produit, un contenu (l'article, le reportage) mais comme un flux.

Je veux dire : pas seulement un article ou un reportage vidéo que je publierais sur le web une fois écrit.

Mais un flux continu d'infos, d'infos fragmentées (des brèves qui s'enchainent, ou se répondent), apportant au lecteur les meilleurs éléments sur le sujet en temps réel.

Francis m'a expliqué par exemple comment il avait (sur un autre sujet que la crise) demandé à ses étudiants d'utiliser différents outils de micro-blogging pour travailler leurs reportages dans une logique de flux.

Ils ont créé plusieurs comptes twitter (par exemple ici) où ils postaient des mini articles (on appelle ça le micro-blogging) en temps réel, sur le sujet qu'ils couvraient. Ces mini-posts sont également des espaces de conversation puisque, sur twitter, chacun peut se répondre. Ils disposaient également de compte "tumblr" (un outil révolutionnaire et hyper simplifié de micro-blogging), comme celui d'Isabelle ici. Pour chaque événement, il suffit de créer une "room" (un espace) sur le site d'agrégation de flux Friendfeed. Vous avez un fil d'info interactif, vivant, mélant commentaires, reportages en live, citations et journalisme de liens (voir la room des étudiants en journalisme de Science-Po Paris ici. Le fil s'est un peu dégradé depuis le lancement, mais c'est toujours intéressant d'observer la mécanique)

Sur Lepost.fr, nous avons expérimenté cette semaine un bloc live mixant les derniers posts de la rédaction et de la communauté sur le sujet, et une liste de liens présentés sous forme de citation, envoyés en live sur Tumblr par une journaliste et des blogueurs éco. Voici le résultat:

De tous ces exemples je vois deux pratiques émerger, et se croiser:

1- L'info comme un flux : pas un produit, mais un process. Qu'il s'agisse de micro-blogging (via twitter par exemple) pour de gros événements (avec beaucoup de mises à jour et d'infos sur une courte durée de temps, voir par exemple ici le fil "élections USA" de Twitter), ou d'un post considéré comme un "work-in-progress", une sorte de chantier permanent avec des mises-à-jour plusieurs fois dans la journée.

Cette notion de flux, de process, va plus loin qu'on ne l'imagine. Il ne s'agit pas seulement de couvrir en direct : cela pousse les journalistes à envisager l'article comme un contenu inachevé, vivant, mais aussi une conversation: info en temps réel, fragmentée et interactive. On met à jour l'info le plus souvent possible (sur le même post, via plusieurs posts éclatés que l'on agrège, ou en micro-blogging), on agrège les news et les ressources publiés par les autres médias, on converse avec les lecteurs: on lit leurs commentaires, leurs corrections, leurs infos, on peut leur demander d'apporter de nouveaux documents sur le sujet. Les blogueurs peuvent aussi réagir à l'article et créer une nouvelle boucle de conversation... On est déjà dans le réseau.

2- L'info comme un réseau. "Link to the best": couvrir un événement, ce n'est pas juste écrire son propre reportage ou analyse sur le sujet. Les infos sont des infos en réseau. Si vous considérez que le journalisme c'est "donner la meilleure info au meilleur moment", alors vous devez aider vos lecteurs à accéder aux meilleurs ressources publiées sur le sujet sur le Net, au moment où elles sont mises en ligne... (Le Washington Post fait ça très bien depuis quelques jours)

Ces deux pratiques modernes fondent ce que j'appelle "l'article en réseau" ("networked article").

Le blogueur Jeff Jarvis vient juste d'écrire un post sur le sujet. Evoquant "la meilleure manière d'écrire un article", il ne dit pas autre chose (et il le dit mieux que moi) :

"1. Curated aggregation. Do what you do best, link to the rest. Here’s the best of the rest. See: MoneyMeltDown. (Faites ce que vous savez faire, faites des liens vers le reste)

2. A blog that treats the story as a process, not a product, with continuing coverage and conversation, asking and answering questions, giving updates, filling in gaps: a reporter showing her work." (Traitez l'info comme un process, pas comme un produit, avec une couverture en continu et une conversation...)

(Illustration: la carte de l'info sur le Net)

mardi 9 septembre 2008

Le Post, un an: naissance d'un média ouvert


A une exception près, je n'ai jamais voulu parler sur ce blog de mon expérience au Post.fr. D'abord parce qu'il s'agit d'un blog personnel dont l'objectif est d'ouvrir des conversations sur l'évolution des médias et du journalisme, et qu'il est toujours compliqué de parler de son propre média sans donner l'impression de faire de l'autopromotion.

Néanmoins, cela fait un an, jour pour jour, que Le Post s'est lancé dans la grande aventure du Net. Et j'ai appris tellement de choses, sur des thématiques explorées depuis si longtemps sur ce blog, que je trouvais  dommage de ne pas les partager ici.

(Et puis on m'a demandé d'écrire quelque chose dessus, donc...)

En fait, la vraie date n'est pas exactement le 10 septembre 2007. Nous avons appuyé sur le bouton de mise en ligne, la veille. C'était un dimanche après-midi. Nous étions (moi surtout) dans un état de stress indescriptible. Je n'étais pas loin de m'évanouir. Ces moments de trac sont tellement stimulants. 

Que voulions nous faire à l'époque? Que voulons-nous faire aujourd'hui? Qu'avons nous appris durant ces 12 mois de passion?

D'abord, des chiffres: 
Le 9  septembre, nous avons reçu 1500 visites. Le lundi 10, elles grimpaient à 18.000.
Un an plus tard, nous oscillons entre 160.000 et 200.000 visites par jour, et 400.000 pages vues.
Depuis janvier 2008, le Post.fr enregistre une progression de 20% de son audience, chaque mois. Les chiffres OJD nous créditent en juillet 2008 de 3,8 millions de visites (1,5 million en janvier...), plus de 10 millions de pages vues, nous plaçantpour la première fois devant les sites de l'Express et du Point, et juste derrière celui du groupe Parisien/Aujourd'hui en France.
Même progression sur Nielsen où nous flirtons désormais avec le cap symbolique du million de visiteurs uniques.

Bref, un an après, Le Post.fr, le site laboratoire du Monde Interactif (éditeur du Monde.fr), est devenu un média sur lequel il faudra désormais compter.

En un an, il nous a fallu installer une nouvelle marque dans un paysage déjà saturé. Nous avons dû transformer ce bébé site en un adolescent vigoureux. Mais, surtout, nous voulions inventer de nouvelles pratiques.

Pourquoi, d'ailleurs, une nouvelle marque? Pourquoi un site grand public et pas un média dans la tradition d'audience du groupe qui portait le projet?

Parce que nous avions besoin de cette liberté pour explorer toutes les facettes des mécaniques nouvelles des médias sur Internet.  Nous avions besoin de casser les barrières de l'information traditionnelle : pas de hiérarchie de l'information, pas  de navigation classique,  interfacer l'activité d'une rédaction avec la production de contenus générés par l'utilisateur, voir l'information comme un réseau, sortir du mythe du "journalisme citoyen" pour tenter le pari de la contribution populaire et du journalisme collaboratif.

Pas simple. Pas toujours bien compris. Mais nous n'avons jamais laché. 

Nous avons construit Le Post comme une radio, car la radio est sans doute le média qui se rapproche le plus de la dynamique de conversation du web2.0 (ce n'est d'ailleurs pas un hasard si l'on a comparé les blogs aux premières radios libres) et de la dimension "live" du Net. 

Nous voulions un site qui se rapproche le plus possible du quotidien et du rythme de ses lecteurs: la Une devait aborder les sujets de conversation du moment, ceux que l'on évoque à la machine à café: l'info générale, mais aussi le dernier fait-divers, l'actu locale, l'émission de télé de la veille, un grand débat de société ou le buzz du jour. C'est de cette volonté de coller aux conversations des internautes que découle la dynamique participative.


Qu'avons nous compris finalement ?

1- Que la porte d'entrée du site, ce n'est pas la Une (moins de 20% de l'audience). L'interface de navigation: c'est Google, les autres sites, les flux rss. Et ça change tout. L'info se construit différement, elle ne se distribue plus de la même manière. Elle est liquide, atomisée, hypersegmentée, hypersémantisée (grace aux tags). Sur Le Post, les canaux de distribution des news sont trois fois plus variés que sur les sites traditionnels.

2- L'info n'est plus une info centrée sur une rédaction, elle est une info de réseau. "Do what you do the best, link to the rest" (faites ce que vous savez faire de mieux, faites des liens vers le reste): sur Le Post, la plupart des articles renvoient vers l'extérieur, vers le meilleur du web. Si un média a bien traité un sujet, nous faisons un lien vers lui. Si nous estimons qu'il faut aller plus loin, la rédaction intervient.

3- La participation à l'info est-elle un mythe? Le journalisme citoyen, oui, le média participatif non. Sur le Post, les internautes publient entre 150 et 300 contributions chaque jour. 1/4 des contenus passés en Une sont issus de la communauté. 
Les internautes vont chercher leurs infos sur le Net, les relient entre-eux, les opposent, ils mettent le doigt là où d'autres médias n'avaient rien vu. Excellents lecteurs, ils se faufilent dans les interstices d'une info saturée pour en faire jaillir du sens, et créer de nouveaux contenus. 
Ils ne font évidemment pas que de la veille d'info, ils sont aussi les premiers témoins de leur actualité. Parmi les 100.000 commentaires postés chaque mois, de nombreux témoignages ont été recueillis par les journalistes.


4- L'info échappe aux journalistes. A côté de l'info traditionnelle, jaillit une autre information, brute et non vérifiée. Le rôle des journalistes se re-dessine aux abords de cette nouvelle réalité. Nous avons besoin également d'une nouvelle traçabilité de l'info.

5- Le nouveau métier des journalistes : vérifier et trier mais aussi animer des communautés. Et éduquer les internautes à la production de l'information. Sur Le Post, tous les journalistes animent et interagissent avec des groupes de contributeurs. 

6- La fin des médias ciblés? Plateforme, site communautaire, autant que média d'infos, le Post touche toutes les cibles, toutes les niches, tous les profils. C'est l'info qui vient toucher son lecteur (média des masses), pas le lecteur qui vient s'abreuver à un site d'infos qui lui ressemblerait (média de masse). 

Un an après, le Post s'installe durablement dans le paysage du web français. Il entre dans son âge de raison. Quels nouveaux territoires explorer?

En un an d'expérimentation, le mot "nous" a pris toute sa dimension. Réseau, communauté, conversation, nomadisation, ses déclinaisons ont pris la forme d'un véritable défi:

- Le Post doit rester un média accessible, mais il peut toucher tout le monde. Parler de tout,être une porte d'entrée de la richesse de l'info sur le Net,  même sur des sujets pointus. Et pour cela s'appuyer sur la puissance de la communauté.
- Le Post est donc un média d'infos qui s'appuie sur une communauté: quelles conséquences? Comment faire plus participer la communauté à l'identité du site, à son animation et à sa ligne éditoriale? Mais aussi à sa politique de modération?
- Enfin, quels nouveaux formats d'info pour demain? Nous en avons inventé beaucoup. Et cette année, nous avons fait de la vidéo une priorité: casser les barrières en revendiquant le zapping télévisuel comme un genre éditorial. Et nous venons d'inaugurer cette saison 2 par l'expérimentation d'une nouvelle forme de journal télévisé quotidien sur le web.
- Le mobile, évidemment. Le Post est nomade, une radio participative à laquelle on se connecte de partout. Une version mobile du site devrait sortir très bientôt... et faire parler d'elle...


- Vous pouvez également lire l'interview que j'ai donnée à Laurent François sur son blog "Citizen L." (merci Laurent)

dimanche 21 octobre 2007

Les médias d'information participatifs: débat sur LCI

Avec le lancement du Post.fr je n'ai plus beaucoup de temps pour bloguer (ou pour bloguer quelque chose qui n'ait pas déjà été blogué ailleurs...), mais j'ai trouvé le temps de parler quelques minutes à la télé.

L'émission Plein Ecran de ce dimanche était consacrée aux médias d'information participatifs, dont LePost.fr, mais aussi Rue89.com, et Obiwi.fr.

On peut voir l'émission podcastée ici et ici (2eme partie).