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mardi 12 janvier 2010

Révolutionner la presse: la "Google Newsroom"


Les périodes un peu agitées sont des périodes très actives où l'on multiplie les idées. J'ai eu l'occasion de réfléchir, à mes heures perdues, à un concept de rédaction recomposée autour du web et du print, et comme j'ai trouvé cette réflexion passionnante, j'ai décidé de partager son résultat avec vous et d'ouvrir un échange.

Cela fait longtemps que l'on parle et propose des modèles de rédaction intégrée (le modèle le plus connu est celui proposé par l'Ifra). Un exemple, la rédaction intégrée du Daily Telegraph, qui fout un peu la trouille au premier abord:



Le problème c'est que, bien souvent, ce modèles très théoriques se heurtent à la réalité des rédactions: des journalistes orientés print avec une très faible agilité web. Mais surtout, des journalistes déchirés entre "deux médias" à qui l'on dit: vous allez publier pour les deux médias. Ce qui entraîne deux blocages:

1) Le web n'est pas un tuyau dans lequel on fait passer n'importe quel contenu et les articles print sont très souvent inadaptés au web et au mobile (par exemple, au Monde.fr, les articles des journalistes papier font 30% de la production, mais moins de 15% du trafic). Il ne suffit pas donc d'écrire et de rediriger vers un tuyau. Mais de produire un contenu en fonction d'un environnement.
On fait la même erreur aujourd'hui avec le mobile, en poussant simplement les contenus web vers les applis nomades.

2) Les journalistes deviennent schizophrènes. Ils deviennent "bi-médias" et ont l'impression de bi-travailler, ce qui pour eux veut dire "deux fois plus"... Conséquence: continuent de produire avec une vision papier.

Il faut donc oublier cette vieille notion de fusion des rédactions, mais faire un choix, aller là où l'information respire, là où les lecteurs/utilisateurs sont connectés et impliqués, créer une seule rédaction "là où ça se passe", c'est à dire sur le réseau. C'est le coeur de l'info. Tout le reste n'est que mise en scène.

Pourquoi le réseau ? Parce que l'ère Google a tout bouleversé. Et généré l'émergence (et la nécessité) de ce que l'on appelle un journalisme en réseau. Un journalisme qui passe de la simple production de contenu pour devenir process, et qui s'appuie sur la force du réseau (fragmentation de l'info, nouveaux rythmes, médias sociaux, contenus générés par l'utilisateur...) pour produire et distribuer l'info.

Vous allez donc vous retrouver avec non pas avec une rédaction "bi-média", ni avec deux rédaction (une web, une papier), mais trois rédactions que je répartirais dans 2 sous-groupes:

1 journalisme de production de valeurs (la Google rédaction)
1 journalisme de mise en scène (community management et secrétariat de rédaction)

Notez bien que je n'utilise pas le mot "journaliste", mais "journalisme". Le journalisme pris comme une fonction (intégrant donc le partage de compétences journalistiques avec des non professionnels), non comme un métier.

Prenons l'exemple de la rédaction d'un journal papier, que nous appellerons "L'espoir".
- 100.000 exemplaires/jour
- 1€
- 36 pages.
- Rédaction print: 85 journalistes + 7 sécrétaires de rédaction.
- Rédaction web: 7 journalistes + 1 community manager.
Soit 100 journalistes.
Une belle rédaction. Sauf qu'ils ne sont numéro un nulle part. Pas assez nombreux sur le web, trop à l'étroit sur le papier.

Imaginons maintenant une nouvelle rédaction. Toujours avec nos 100 journalistes. Mais une rédaction que nous mettons presque entièrement sur le "digital" ce qui nous permettra d'être premier sur l'info web et mobile.
Tout en publiant un journal de meilleur qualité ce qui nous permettra de faire grimper les ventes, éventuellement le prix. Et, incidemment, de gagner plus d'argent.



1- Un journalisme de production de valeur: la Google Newsroom.

Composée de 80 de vos journalistes, mais intégrant également les autres productions journalistiques (via le journalisme de liens), les blogueurs et plus généralement l'activité des utilisateurs encadrée par le média.

Les 80 journalistes sont rassemblés en 10 "business units", c'est à dire en pôles thématiques. Un peu comme un média indépendant (qui pourrait avoir une autre marque) piloté (ou pas) par un responsable de pôle, autour duquel se rassemblent 8 journalistes, des blogueurs, une communauté + 1 marketing et 1 commercial (qu'on peut mutualiser sur plusieurs pôles).
Chaque pôle peut également avoir son SR et son community manager associé.
(On peut aussi imaginer 3 gros pôles de 16 journalistes et 3 pôles de 10 journalistes etc).

Dans chaque pôle, on s'organise pour produire du journalisme de valeur ajoutée. Où l'on se pose toujours la question: puisque tout le monde traite à peu près la même info sur le réseau, quelle est ma valeur ajoutée ?

Vous retrouvez donc:

- des reporters (journalistes + blogueurs): ils ne "couvrent" pas l'actu, ils ne batonnent pas de dépêches, ils ramènent des infos.
Ils vont sur le terrain du web ou le terrain "réel". Ils publient sur plusieurs rythmes : live tweeting, articles, vidéos, données, enquête de fond... Ils peuvent également animer une communauté de blogueurs/utilisateurs avec qui ils peuvent co-produire l'info.

- des curators (journalistes+amateurs): eux, par contre, "couvrent" l'actu en triant, vérifiant et éditant en live tout ce qui se fait de mieux sur le web et dans les médias. Ils font du link journalism ou l'organisent, ils rendent l'info plus accessible.

- des chroniqueurs (blogueurs, journalistes, experts): ils ouvrent des conversations et mettent en perspective.


2- Un journalisme de mise en scène:

- Une équipe de 10 super secrétaires de rédaction, chargés de mettre en scène l'info dans les 36 pages. Ils ne travaillent plus que sur 3 ou 4 pages chacun, mais ils ont un vrai travail de SR "à l'ancienne". Ils récupèrent les contenus publiés par la Google rédaction et les font vivre différement. Ils sont chargés de rendre l'info plus lisible, plus visuelle, de faire tout ce que le web ne sait pas faire. Il peut également demander aux journalistes, ou récupérer sur le web, via des agences, des cotenus complémentaires.
Un très bel exemple de que le papier est capable de faire: le quotidien portugais "I".



Avec l'aide des SR, chaque business unit "digitale" peut décider de produire des hors-série papier.

- Une équipe de 10 community managers et data journalists
, chargés de la mise en scène de l'info sur le web et mobile. En fait, ils sont surtout chargés de l'expérience de l'utilisateur avec l'info. Ils s'occupent de la qualité de "l'engagement" (au sens américain du terme, c'est à dire l'implication de l'utilisateur avec les contenus).

Ils travaillent aussi sur la mise en scène de l'info sous forme de bases de données (comme le fait le New York Times).



Mais aussi sur leur organisation dans des pages de "topics" qui rassemblent, sur des pages web, l'essentiel de ce qu'il faut savoir sur un sujet d'actu (posts, liens, tweets, données froides etc). Ce que fait très bien le Huffington Post avec ses "big news pages".



Résultat, une rédaction en réseau, puissante, complètement réorganisée. La Google Newsroom.
80 Google Journalists, ce serait la première rédaction en ligne de France.
Imaginez la même chose avec les 200 journalistes des grosses rédactions des quotidiens nationaux.

Vous allez me répondre: mais les 80 journalistes papier seront-ils capables d'aller sur le réseau ?
Dans de nombreuses rédactions, le niveau web est proche de zéro.
Je pense que oui. Ce qui est bloquant, c'est le bi-média, la schizophrénie. Maintenant, si le message et l'environnement est clair, s'il est bien formé, un bon journaliste fera du bon journalisme.
Les plus réticents auront la possiblité de s'éclater vers un sécrétariat de rédaction dépoussiéré et créatif.

C'est un modèle que l'on peut évidemment facilement reproduire pour la télévision et la radio.
Qu'en pensez vous ?

dimanche 15 mars 2009

Loi Hadopi et presse écrite: l'arbre qui cache le drame


On a beaucoup débattu cette semaine du projet de loi Hadopi. A l'Assemblée (où les avis sont partagés et souvent mal informés) et évidemment sur le Net (où il était difficile de trouver des pro-Hadopi...).

Que nous apprend ce projet de loi ?

La loi anti-piratage est censée ne concerner que l'industrie du disque et du cinéma, mais j'y ai trouvé de vertigineuses similitudes avec la presse.

L'esprit de la loi Hadopi en dit long sur l'aveuglement d'une industrie face à la remise en cause de son modèle industriel.

Ce modèle est pourtant en chute libre, bousculé par des usages de plus en plus massifs, inventifs, insaisissables, durables... Mais pourtant très clairs.

Ce qui me fascine et m'effraie en même temps, c'est bien cet acharnement à aller contre l'usage : partager les contenus, recopier une info (deux nouveaux mots apparus dans le angage des blogueurs: le re-blogging ou le re-twitt), avoir accès facilement aux contenus, immédiatement, gratuitement, pouvoir dématérialiser, avoir le choix, compiler, déplacer les critères de valeur... en presse comme dans l'industrie du disque, le monde est en pleine révolution. Et là où les industriels se trompent, c'est qu'il n'y aura pas de retour en arrière.

Je vous conseille la lecture éclairante de ce (long) post de Clay Shirky, sur son blog: "Journaux: penser l'impensable"... Ou comment l'industrie de la presse continue de fonctionner en refusant de voir cet "impensable" scénario:

- Les outils pour partager les contenus ne vont pas disparaître, ils vont se multiplier.
- Les murs (payants) installés autour des contenus vont devenir de plus en plus impopulaires (...)
- Les gens vont résister, ils refuseront d'être éduqués à agir contre leurs désirs.
- Les vieilles habitudes des vieux annonceurs et des lecteurs ne vont pas se transférer en ligne...
- Même une pénalisation féroce (du partage) ne permettra pas de contenir des infractions massives et continues.
- Les sociétés de hardware et de software ne vont pas regarder les propriétaires de copyright comme des alliés, tout comme il ne verront pas leurs clients comme des ennemis (...).
- Et poursuivre en justice des gens qui adorent tellement un contenu qu'ils ont envie de le partager va surtout réussir à les énerver..."

"Terrible" scénario pour cette industrie à l'agonie.

Alors au lieu de repenser le modèle industriel on préfère punir, jouer du lobby pour empêcher "l'impensable".

Dans l'affolement (Internet ne rapporte pas autant qu'on le pensait), on recommence à parler de faire payer les contenus, et de placer des protections un peu partout.

Et, avez-vous remarqué? On recommence à rendre coupable Google de tous les maux de l'industrie. Après les avoir traités de pirates (Google fait son beurre sur les contenus des autres) on voudrait les démanteler, leur demander de rendre l'argent, leur rendre la tâche moins facile, interdire interdire interdire...

Au lieu de se demander : qu'est-ce que Google nous apprend sur l'évolution de l'industrie ?

Je suis fasciné et terrifié parce que c'est à cause de cette attitude que la nouvelle génération, la génération digitale, qui travaille aujourd'hui dans l'industrie des médias, risque de se retrouver demain face à d'impossibles défis. Ou, ce qui est plus probable: au chômage.

C'est à cause de cette attitude que l'on remise ceux qui innovent, ceux qui travaillent sur "l'impensable", le plus loin possible des dispositifs stratégiques de l'entreprise. Ou on les propulse dans les départements innovation, avec généralement moins de moyens, moins d'impact, et on les oublie d'autant plus facilement qu'on ne comprend rien à ce qu'ils font. Ou parce qu'ils (encore une fois) osent considérer "l'impensable" comme une réalité.

Alors qu'ils devraient être au coeur...

Clay Shirky l'explique très bien: la révolution numérique est comparable à la révolution de l'imprimerie, après Gutenberg. Une vraie révolution, comme on n'en a que tous les six siècles.
Et "les vraies révolutions ressemblent toujours à ça: la mort des vieilles choses arrive plus vite que l'émergence de solutions nouvelles".
La vieille économie détruite, l'industrie actuelle doit être remplacée par un nouveau modèle centré sur le digital. Où le papier (comme le payant) deviendrait accessoire, et où la notion de droits sur les contenus serait révisée de fond en comble.

Il faudra du temps, il y aura encore des morts. Mais si on ne se donne pas les moyens de produire des solutions innovantes (dont on ne se rendra compte de l'importance que dans quelques années), on continuera de perdre de l'énergie dans des combats déjà perdus, et on mourra debout, certes, mais sans avoir compris ce qui nous était arrivé.

Disclaimer: Comme la plupart des professionnels du Net, je fais partie des signataires du réseau des pirates opposé à la loi Hadopi.

dimanche 25 janvier 2009

Presse écrite: et si l'avenir c'était le papier ?


Et je ne dis pas ça parce que Nicolas Sarkozy a décidé vendredi dernier, à l'issue des Etats-Généraux de la Presse Ecrite, de verser plusieurs centaines de millions d'euros (en aides et en pub) aux journaux (600 millions, calcule Frédéric Filloux). 

Ni parce qu'il a annoncé qu'il allait abonner tous les jeunes de 18 ans gratuitement à un quotidien (ce qui devrait coûter plus de 117 millions d'euros par an...).

Ni parce qu'il veut favoriser l'assouplissement du réseau de distribution, donner des aides aux diffuseurs, et supprimer les charges sur le portage (ce qui est une bonne chose).

Ni parce qu'il veut aider la PQR et la PQN à faire baisser de 30 à 40% les coûts d'impression en coupant dans les sureffectifs et en négociant avec le tout puissant syndicat du livre un "nouveau contrat social" (je leur souhaite bon courage).

Avec tous ces cadeaux, il sauve de la faillite un certain nombre de quotidiens (notamment nationaux, dont certains grands titres, quand ils ne se font pas racheter par les Russes, étaient en train de se demander comment ils allaient payer leurs journalistes en 2009... du jamais vu!). 
Il serait de mauvais goût de s'en plaindre, même si , pour avoir participé aux Etats-Généraux, je ne pense pas que la majorité des patrons y ayant participé ait vraiment pris la mesure de la révolution qui s'impose. 

Même si (au-delà de s'étonner de cette curieuse manière qu'a la France de régler la crise de l'information) le citoyen est en droit de s'interroger sur l'indépendance et la crédibilité d'une presse subventionnée par les pouvoirs publics parce qu'elle ne parvient pas à se remettre en cause, se condamnant ainsi à un pragmatisme de courte vue...

Alors, pourquoi titrer: "et si l'avenir c'était le papier ?"

D'abord parce que je fais deux constats: 

- Ce n'est pas le papier qui est mort, mais l'usage de l'information qui a changé. Au regard de cette révolution dans les usages, c'est le modèle industriel de l'info papier qui est mort. Ce n'est pas la même chose. On lit toujours sur le papier, mais moins souvent et différemment... Or, les coûts d'impression sont trop élevés et le mode de production est inadapté aux usages d'aujourd'hui.

- Internet est en pleine expansion mais aussi en pleine crise, parce que les acteurs de la publicité en France n'ont pas encore opéré leur révolution, et que le marché de la  pub traditionnelle sur les sites d'info est en train de s'effondrer.Alors que le modèle de la pub sur le papier (surtout sur les publications gratuitesà) est encore loin d'être mort.

Ensuite, parce que la crise de la presse écrite me fait penser à celle de  la photographie. A quoi a-t-on assisté? 

A un effondrement des entreprises qui vivaient du modèle de la photo argentique en fabriquant des pellicules ou en développant un business autour du développement papier de ces mêmes pellicules (Ilford, Agfa, Kodak, Polaroid)... Celles qui n'ont pas su s'adapter sont mortes.
Aujourd'hui, que se passe-t-il?
Il n'y a plus de pellicule photo. Mais on prend plus de photos qu'avant. Et, surtout, on les imprime toujours! Très souvent! Et grâce à Internet, on les imprime de plus en plus facilement, et ça coûte de moins en moins cher. 
Ce que je veux dire par là c'est que, avec l'arrivée du numérique, le modèle industriel de l'industrie photo était mort,  ce qui ne voulait pas dire que le papier était mort. Il fallait renverser le modèle.

Voici quatre pistes (en avez-vous d'autres?):

1- Le reverse publishing: j'en ai parlé sur ce blog et dans d'autres publications. On renverse le modèle. L'effort principal des anciennes publications quotidiennes doit être porté sur la publication d'infos online. L'info doit être accessible partout, en 24/7, sur le Net et les mobiles. Elle doit s'écrire en réseau, ouvrir des conversations, renforcer des communautés. L'édition papier est un complément. Elle peut être gratuite, payante, hebdomadaire... En région, distribuer une publication gratuite hebdo permet de financer le coût de fonctionnement d'un site d'infos locales. C'est l'exemple de Grenews à Grenoble. Je donne plusieurs exemples dans ce post consacré au Christian Science Monitor, premier quotidien national lancé dans le reverse publishing.

2- Puisque l'on renverse le moteur, il faut changer le modèle industriel de l'impression. 
Ce dont on a besoin, c'est de rotatives légères, pas chères, numériques, qui permettent de créer des publications à la demande, et personnalisées. Le print est toujours attractif, mais il est un complément, il doit coûter moins cher et être plus moderne et plus souple. La diffusion est moins massive, mais elle est rentable. A partir du site d'infos, je peux proposer par exemple, d'imprimer un journal unique pour chaque lecteur. Il existe des outils permettant de le faire.

3- Il faut développer et moderniser le portage, à domicile, au bureau, à toute heure.

4- Il faut investir dans des petits produits print intelligents et adaptés aux usages. C'est l'exemple  du magazine XXI: face aux flux surabondant que représente Internet, le magazine se construit dans une logique de rééquilibrage: prendre le temps du récit. Vendu en librairie sur 1000 points de vente seulement, avec des articles de 30 feuillets minimum, et sans interactivité. Le mag est vendu à 35.000 exemplaires et est rentable. 
On peut aussi imaginer ce modèle (qui joue la qualité, la rareté, et s'adapte aux usages) en complément de petits médias d'info.


mardi 21 octobre 2008

Papier papier papier


J'ai participé ce matin à la première réunion de l'atelier "contenu de la presse écrite" des Etats-Généraux de la Presse Ecrite...
Ambiance spartiate, derrière Matignon, en sous-sol. 8h30... Une grande table, peu d'éclairage, pas de café, juste deux bouteilles d'eau pour une quinzaine de personnes. Et trois heures de réunion où chacun a exposé sa vision du "problème": quels contenus pour la presse de demain?

"Tu es un peu dans le temple de la presse papier", m'a confié un confrère en sortant... Ambiance, répétez après moi: "le média papier a de l'avenir".

Télescopage: Je rentre à la rédac dans l'après-midi, après une autre conférence (sur le buzz cette fois... autre extrême...), et là: "Tu as lu cet article sur la conférence de la Wan (Association mondiale de journaux, en ce moment à Amsterdam)?" Je lis : "Ceux qui disent la presse papier est morte exagèrent: il lui reste au moins 5 ans" (Marcel Fenez). Sale ambiance à la Wan (pas fait exprès apparemment)... 

Ce matin, aux Etats-Généraux, l'ambiance était donc plutôt à l'anti-alarmisme. 
Peu d'idées nouvelles, par contre, (et pour l'instant), peu de jeunes surtout, beaucoup de dirigeants du papier, mais avec des profils de médias assez disparates sur un sujet extrêmement vaste qui ne peut pas être généralisé, et  où il n'y a pas de recette miracle: le contenu...
Pas simple.
Il faudra être malin pour faire dialoguer de façon constructive ce (beau) panel...

Voici, en vrac, ce que j'ai retenu des interventions de ce matin (Je publierai mon intervention dans un autre post): 

Jean-Marie Charon, sociologue: 
"Question nouvelle : toute la presse dans le monde (au moins en Europe, Amérique du Nord, Japon) souffre. Elle doit réinventer son contenu : soit deux grandes options : 1) Renouveler le contenu de l’imprimé en complément du Net. 2) Trouver les synergies, la continuité, voire des contenus substituables avec le Net.
"Que doit-on faire sur l’imprimé payant ? Qu’est-ce qui est plus value, non substituable dans l’imprimé ? Le contenu d’une publication payante ne doit comprendre que cette plus-value ou l’articuler à l’information redondante ? Et comment ?
"On a besoin d'innover, d'expérimenter, mais a-t-on l'oxygène pour le faire (c'est à dire le bugdet, NDLA)"

Christian de Villeneuve (directeur général des rédactions du groupe Lagardère, notamment le Journal du Dimanche):
"Il faut réaffirmer la prééminence du métier de journaliste: on attend du papier plus de rigueur et de qualité que sur le Net. Le papier est le lieu de l'investigation, du scoop, du reportage sur le terrain, du récit..."

Sur le scoop, le reportage, le récit, il est rejoint par Christophe Barbier (Directeur de la rédaction de l'Express: "Nous sommes dans un métier d'offre. Nous devons apporter de l'information, du scoop: pour cela il faut des équipes nombreuses et expérimentées." Sur le web: "Pour un hebdo papier, le web est notre meilleur ami."

Eric Fottorino, président du Monde, également sur "l'offre": 
"Il n'y a pas de crise de la demande, mais une adéquation entre l'offre des journaux et la demande". Citant Eric Scherer, de l'AFP, "Nous devons répondre aux défis de l'attention. Comment retenir l'attention du lecteur? (...) Comment être différents? Nous devons avoir une politique de l'offre singulière".

Intéressante et singulière, la success story du Télégramme (quotidien régional breton, en concurrence avec Ouest France), qui "gagne de l'argent sur la vente du quotidien papier" (et qui contredisait une affirmation que j'avais exprimée un peu plus tôt). 
"La diffusion est en hausse depuis 40 ans, d'environ 2% par an." La recette? Un marketing éditorial très poussé, très pragmatique (et une brande synergie entre les services, pour ce que j'en sais), basé sur de nombreuses études lecteurs. Et une règle de 3: "1)Nos lecteurs veulent un journal global (national et local). Ils veulent du pratique et de la proximité. 2) Mais ils veulent aussi des journalistes qui enquêtent sur le local, pas seulement de l'info délivrée par des correspondants. Il faut sortir des infos!  3) Et enfin, il faut que le journal soit beau."

Enfin, deux interventions assez décalées mais intéressantes (parce que décalées, justement) sur "l'effet balancier" dans l'info... 
C'est ce que développait notamment le sociologue Jean-François Barbier-Bouvet (je n'ai pas eu le temps de tout noter, je résume un peu largement, il me corrigera...) : 
L'idée est que face à une tendance forte, se manifeste toujours un désir de rééquilibrage. "Il faut introduire de la rareté dans l'abondance d'infos, de plus en plus excessive". Réintroduire l'hyperchoix. Selon lui, il n'y a pas de profil type lecteur par tranche d'âge ou segment social, mais des tempéraments différents. 
Il y a des lecteurs qui pourront avoir besoin de stock (papier), et d'autres qui, inversement, manifesteront un désir de flux (web). "La presse écrite peut être le rééquilibrage d'Internet."

Exemple étonnant avec la revue XXI: Que du papier, vendu uniquement en librairie dans seulement 1000 points de vente. Avec zéro euro de lancement, "sans étude de lectorat..", des articles de 30 feuillets...  "Et on fait le même chiffre d'affaires vente que le magazine GQ qui a demandé des millions d'euros d'investissement..." XXI tire à 35.000 exemplaires et... gagne de l'argent!
Laurent Beccaria, directeur du magazine: "Il y a un sentiment de dé-réalité dans le bombardement d'infos auquel on est confronté. Il y a un besoin de se re-confronter au réel avec le récit (papier)..." Que lisent les lecteurs dans le magazine? "Les gens nous disent: je lis du début jusqu'à la fin"
Une sorte d'internet à l'envers. Et ça marche aussi. Comme quoi...

lundi 20 octobre 2008

Etats-Généraux: Vers la fin du papier? Quelles aides?


Je remonte ici les réponses récupérées via ce blog et celui de Mediachroniques à propos des Etats-Généraux de la Presse Ecrite, auxquels je participe.
Il nous était demandé de répondre à 5 questions concernant l'avenir de la diffusion print et les aides de l'Etat que l'on pouvait envisager pour aider le secteur.

Voici une sélection de vos réponses, auxquelles je rajoute les miennes et celles, envoyées par mail, par Jeff Mignon (qui participe également aux Etats-Généraux).

1) Doit-on s'attendre à un recul de moitié de la diffusion des quotidiens français, si oui à quelle échéance ?

Yann : 
La baisse de la diffusion, n'est pas forcement inéluctable, elle est simplement le produit de la rencontre entre une inadéquation de l'offre à la demande et d'un système de distribution défaillant.
Le parfait exemple d'une diffusion en hausse depuis plusieurs années c'est Le Parisien / Aujourd'hui en France qui sait séduire de nouveaux lecteurs chaque année et qui dispose de son propre système de distribution.
Le Télégramme à Brest est un autre exemple du genre.
Pour les autres, la question de la baisse de moitié, pourrait être formulée sous l'angle à quel moment le point d'inflexion sera si important qu'il y aura un décrochage de 50 à 80% en 3 ans ?
Mon avis, c'est que cela devrait se produire avant 5 ans pour une grande partie des quotidiens nationaux.
Jeff Mignon (consultant 5W Mignon-media):
J'ai bien peur qu'un simple recul de quelques % de la diffusion (et du revenu publicitaire) sera suffisant à atteindre  bien des titres papier de la presse quotidienne payante nationale ou locale. 
- Message essentiel : Localisation ou spécialisation sont des atouts de taille pour la presse occupant ces créneaux. Pour autant, la rentabilité de l'information seule semble de plus en plus difficile à atteindre. La diversification est indispensable pour la presse quotidenne payante. Diversification non seulement des produits, mais diversification/création des services. Les généralistes payants d'opinion sont, sans aucun doute, face à un challenge immense pour faire survivre leur version papier (et même numérique). En effet, il va être difficile de leur trouver une "unique value proposition" qui sera transférable dans un monde multimédia déjà bien encombré.

Claude Droussent (ancien de L'Equipe): 
Si on s'en tient à l'arithmétique et à la tendance des toutes dernières années, les échéances pourraient être de cinq à huit ans pour les titres de PQN, de dix à douze ans pour les titres de PQR les plus touchés. Mais il n'existe ni logique ni fatalité dans ces tendances, devenues "lourdes" depuis deux ans. Sans compter qu'on ne peut présager ni d'une nouvelle accélération de la consommation de l'info vers le numérique, ni de la capacité des titres print à relever le défi.
Ne pas oublier néanmoins qu'à la prédiction, en 2000, d'un expert américain selon lequel la presse quotidienne payante disparaîtrait avant 2040, toute l'Europe avait crié "au fou!" Et maintenant ?..

Christophe Coquis (consultant "Secteur Public"): 
Avec l'émergence de nouveaux lecteurs epaper/elink je pense que la diffusion ne va pas baisser tant que cela, notamment pour la PQN. Elle va changer de mode de diffusion et c'est à la santé des diffuseurs de presse qu'il faut s'inquiéter.

Jacques: 
Le papier est là pour durer. En revanche, je ne parierait pas sur la fréquence quotidienne très longtemps.
Ma réponse: 
La courbe diffusion en France devrait suivre, avec un an de retard, celle des USA, où l'on observe un décrochage dramatique. Ce décrochage semble s'amorcer cette année, mais dans une moindre mesure, pour un certain nombre de quotidiens nationaux (on parle de -7% et -9% déjà pour certains gros titres).
Même si l'exemple d'Aujourd'hui en France prouve que l'on peut encore gagner des parts de marché (sur la PQR, semble-t-il) et monter la diffusion en s'appuyant sur un marketing éditorial efficace (exclusivité et proximité de l'info), et en jouant sur la transversalité des services (éditorial, marketing/distribution, commercial).
La presse locale, elle, bénéficiera sans doute d'un léger sursis: elle dispose encore d'une (large) exclusivité de l'info locale et d'une (faible) marge de progression dans certains secteurs, à condition de se concentrer sur sa valeur ajoutée.
Anticiper une chute de la diffusion de moitié dans les 5 ans ans pour la presse nationale payante française ne me semble pas irréaliste. C'est un rééquilibrage auquel nous n'échapperons pas, ce qui ne veut pas dire qu'il mènera automatiquement vers une extinction du format. La question, c'est donc aussi : à partir de quel seuil les journaux n'auront plus les moyens d'imprimer et de distribuer ?

2-3) Avez-vous en tête un "pays modèle" dont la France pourrait s'inspirer ?

Où les contenus de la presse écrite vous semblent-ils bien meilleurs?

Yann : 
Dans la presse magazine US, en particulier, les titres du groupe Condé Nast
Jeff Mignon: 
- La couverture de l'information locale aux États-Unis (mais ça ne l'empêche pas de voir sa diffusion/pénétration reculer à vitesse grand V)
- L'explication/mise en perspective/analyse/info pratique/visualisation dans la presse Italienne et Ibérique.
- L'infornation visuelle dans la presse d'Amérique du Sud.
Claude Droussent:
Difficile d'importer des modèles d'ailleurs, en raison d'approches culturelles différentes. L'offre la plus valorisante semblait venir ces dernières années des pays anglo-saxons. Mais en Grande-Bretagne par exemple, The Guardian et The Daily Telegraph, précurseurs depuis 2004 en terme de synergies print/web, vont connaître au terme de cette année leur premier recul significatif (-5%) quant à leur diffusion papier payante...
Des modèles intéressants pour la PQR: les équivalents dans les pays scandinaves, qui profitent de leurs avancées en terme de consommation du numérique pour se montrer très innovants, et créer de nouvelles sources de profit tout en enrayant le déclin du papier.
Aller voir aussi du coté de l'Espagne et de l'Argentine, où l'influence d'un design intelligent rend le papier plus attractif. De toute manière, le seul vrai recours face au déclin du papier est bien dans la pertinence de ses contenus, tant sur le fond que sur la forme.

Christophe Coquis : 
Je trouve les journaux espagnols souvent bien fait et riches en informations. A voir les journaux andalous du groupe Joly par exemple. Un exemple à suivre pour la PQR.
Ma réponse: 
- La presse quotidienne aux USA, même si cela n'a pas empêché le décrochage de la diffusion papier (ce qui est « intéressant » en soi)
- Les pays scandinaves, rois de la diversification (le quotidien VG en norvège, le groupe Stampen en Suède)
- La presse locale autrichienne (l'exemple du Vorarlberg Nachrichten, notamment)

4) Où l'Etat oriente-t-il efficacement ses aides vers de meilleurs contenus?

Yann: 
La notion de "meilleurs contenus" me semble sujette à caution, en particulier, quand il s'agit d'aide d'état et de journalisme

Jeff Mignon:
Aucune idée. Mais la question DOULOUREUSE qu'il me semble indispensable de poser : est-ce que les aides à la presse ont vraiment AIDÉ le secteur des médias ou ont-elles ralenti l'innovation/transition indispensable à la survie de ce secteur d'activité ? 
Il me semble indispensable de rediriger les aides de l'État vers un soutien à l'innovation et à l'entrepreneurship. Non seulement pour soutenir l'innovation et "l'intrapreneurship" chez les actuels players mais aussi pour attirer de nouveaux entrepreneurs. Le modèle de la fondation américaine "Knight Ridder Foundation" me semble très intéressante sur le principe. Aider pour s'adapter au marché et aux nouveaux enjeux, pas aider pour faire survivre à tout prix des marques qui pour une partie ne veulent même pas changer.

Claude Droussent: 
On sera tous d'accord pour mettre en garde contre une association "aide de l'Etat" et "contenus". En France, le print a tout simplement besoin de se remettre en cause sur les contenus qu'il offre, toujours en toute indépendance. Et l'Etat d'offrir des solutions pragmatiques de nature à aider la presse à relever le défi qui l'attend en terme de distribution et de législation sociale (ex. droits d'auteur) notamment.
Ma réponse: 
Je n'ai pas d'exemple.
Il est clair qu'il reste encore quelques marges de manœuvre sur le format papier et que les groupes de presse doivent continuer à se réorganiser, rationaliser les contenus et surtout la distribution pour faire vivre un format qui continue, pour l'instant, d'être pertinent (il n'y a pas de réplique au papier),  mais qui coûte encore trop cher
Je vois deux types d'aides :
- Aider à réduire les coûts de fabrication et de distribution pour aider les groupes de presse à respirer et à transiter vers des univers industriels où les chiffres d'affaires sont (pour l'instant) moins importants
- Mais, en retour, les aides doivent essentiellement aller à l'innovation : aux projets concrets allant dans le sens de la mutation et de la diversification.

Le débat reste ouvert. Je vous tiendrais au courant de la suite... N'hésitez pas à laisser de nouvelles réponses dans les commentaires.

vendredi 17 octobre 2008

Etats Généraux de la presse: vous avez des réponses?

Quelques questions auxquelles je dois répondre d'ici la fin de la semaine, dans le cadre des ateliers "print" des Etats Généraux de la presse

J'aimerais collecter vos réponses, vos suggestions, histoire de ne pas réflechir tout seul. 
Laissez les dans les commentaires et débattez-en, je les ferai remonter...

1)  Doit-on s'attendre à un recul de moitié de la diffusion des quotidiens français, si oui à quelle échéance ? 
2) Avez-vous en tête un "pays modèle" dont la France pourrait s'inspirer ?
3) Où les contenus de la presse écrite vous semblent-ils bien meilleurs?
4) Où l'Etat oriente-t-il efficacement ses aides vers de meilleurs contenus?


(Egalement publié sur Médiachroniques)

dimanche 12 octobre 2008

Presse papier: le casse-tête du contenu


Quel contenu pour les journaux papier, demain? C'est l'un des axes de réflexion des Etats-Généraux de la presse qui occupent une centaine de professionnels (dont je fais partie) depuis le début du mois. 

Si la question pouvait paraître relativement simple il y a dix ou quinze ans (nous étions encore dans l'ère du mass média) il est aujourd'hui extrêmement difficile d'y répondre. Presque impossible. Pourquoi? Parce que le principal problème de la presse écrite aujourd'hui, ce n'est pas son contenu, mais son usage.

La question de fond n'est pas: que lire dans un journal? Mais: pourquoi lire un journal? 
Je ne veux évidemment pas dire qu'il ne faut pas s'intéresser au contenu, mais qu'il faut d'abord se préoccuper de l'usage. 
Parce que je ne connais pas aujourd'hui un seul contenu publié sur le papier qui ne puisse pas se retrouver sur Internet. On peut même faire ses mots croisés sur le web... A partir de là, on se rend bien compte que la question du contenu est secondaire ou qu'elle découle d'abord de l'usage.
En tout cas, on ne peut pas dissocier les deux.

D'abord, la question de l'usage. Et je vais rester sur la problématique de la presse papier payante (la presse gratuite est confrontée moins brutalement au problème du contenu, son principal souci c'est la distribution et la recherche d'annonceurs). 

Qu'est-ce qui fera que, demain, j'achèterai un journal? Vais-je d'ailleurs l'acheter tous les jours ou de temps en temps (la tendance est au picorage), ou juste le week-end (meilleurs chiffres qu'en semaine)? 

A considérer qu'il reste encore une chance au média papier (bois ou numérique, peu importe) de survivre ces dix prochaines années... sur quelle base éditoriale asseoir cette survie?

1- La mobilité?
Je me souviens avoir dit à un ami, en plaisantant, qu'il restait un ultime atout au journal papier parce qu'il était le seul média que l'on pouvait lire aux toilettes. Il m'a répondu : "ah non, moi j'emmène mon macbook aux toilettes!" Et à l'époque, le iPhone n'existait pas encore...
Plus sérieusement, il est encore des situations où lire un journal reste pratique, même si l'arrivée des supermobiles (iPhone) et des mini-pc (on attend toujours le mini-macbook...) réduit considérablement son avantage physique, et rend d'ailleurs presque obsolète l'utilisation du e-paper.
Encore un atout, donc, mais en sursis.

2- La hiérarchisation?
L'argument n'est pas idiot. Internet agit de plus en plus comme un fluidificateur de l'info qui se fragmente et fonctionne en flux. Le média papier permet une hiérarchisation claire de l'info et une navigation finalement assez pratique et attrayante. Bien que fermée. Mais c'est peut-être justement là son intérêt: l'hypersélection, l'hyper-hiérarchisation dans un univers de chaos éditorial et de flux.

D'où l'intérêt, peut-être, d'investir dans le traitement graphique (pas artistique, mais clair) et dans la mise en scène de l'info sur le papier.

3- Le budget?
Pour l'instant, aucune rédaction web n'est capable de rivaliser, en terme de ressources humaines, avec une rédaction papier. Ce capital humain est destiné à décroître violemment dans les prochaines années (voire les prochains mois...), mais il reste largement supérieur. 
Le problème, c'est qu'il est mal exploité. Et même si certains journaux (pas tous...) ont fait de nombreux efforts, on est encore sur un modèle "mass média": un contenu qui se veut exhaustif (avec, du coup, une uniformisation massive via la surexploitation des dépêches d'agence), un journalisme de compte-rendu, d'illustration de l'info...

En réduisant notamment les breaking news dont tout le monde se fiche sur le papier, et les rubriques inutiles sur le golf et le voyage, on devrait pouvoir exploiter plus efficacement ce budget (tant qu'on en a encore) pour renforcer notamment l'investigation, le journalisme de scoop, principale valeur ajoutée du print aujourd'hui. Même s'il est désormais de tradition de publier le scoop d'abord sur le web, cela n'a, me semble-t-il, jamais eu d'impact négatif sur les ventes papier (au contraire, même).

Une exception : la presse locale. Son atout principal: l'exclusivité de l'info hyperlocale (l'info départementale, elle, est concurrencée par le net, les télés et les radios). Là encore c'est une question de budget (d'ailleurs, pourquoi continue-t-elle à perdre de l'argent à payer des journalistes pour traiter l'info nationale?). Impossible, pour l'instant, de concurrencer sérieusement la PQR sur le Net. Au moins sur ses fondamentaux (hyperlocal, petits faits-divers, locale miroir...). Mais ça ne durera pas (notamment sur le sport local).

On me dira: le recul, l'analyse... oui, plus pertinent (si l'on se place dans une démarche de cohérence temporelle) que les breaking news. Mais le Net est aussi un média du recul et de l'analyse. On trouve aujourd'hui plus d'analyse et de richesse sur la crise financière sur le Net (notamment à travers les blogs et twitter) que dans la presse papier (malgré l'excellent dossier du Monde papier sur le sujet ce dimanche...). C'est d'ailleurs un des principaux soucis de la presse professionnelle.

Reste ensuite une ultime problématique à régler: si l'avenir du contenu dans la presse papier passe par un marketing de l'usage et une hypersélection et hiérarchisation des contenus, cette dernière pourra-t-elle rester un média de masse? Et si non, quel modèle économique (vive les services!)?

Il y a sans doute quelque chose à faire avec la communauté, également: la conversation (mais comment?), le participatif en jouant sur la visibilité et la dimension noble véhiculée par le papier (toujours cette idée de sélection et de hiérarchisation)...

On pourrait également s'interroger sur la personnalisation du contenu (jusqu'où peut-on techniquement aller?)...


Il n'y a pas de réponse toute faite, il n'y a que des scénarios qui, tous, encore une fois, découlent de l'usage. 
Et j'écris ce billet dans le but d'ouvrir une conversation.

Et je ne pose même pas la question de l'intérêt de faire perdurer le support papier!  Ni de la prétendue complémentarité des supports web et print (je n'y crois pas, d'ailleurs)... Ce n'est pas le but de l'exercice.

N'hésitez pas à me contredire ou m'apporter vos contributions dans les commentaires, j'essaierai de les faire remonter lors des Etats Généraux.






Et la conversation à suivre en live  sur Twitter

(illustration : www.imprimeriemordacq.fr)


mardi 30 septembre 2008

Etats Généraux de la presse: et si on laissait tomber le papier?


Question provocatrice, évidemment... Certains quotidiens ont encore de la marge (mais pas tous!).  
Et, au vu du rapport Giazzi (préambule Etats Généraux de la presse du 2 octobre voulus par Nicolas Sarkozy) qui veut laisser croire (mais qui y croit?) que l'on va régler la crise des médias face à la révolution numérique en favorisant les concentrations, on peut se demander s'il ne serait pas aussi sérieux de juste soupeser la question. Juste comme ça. Pour savoir.

Si, demain, comme la finance aujourd'hui, l'industrie de la presse papier s'effondrait... Si elle n'était plus capable de financer son outil de production. 
Impossible bien sûr... mais au cas où. Disons que... peut-être.

Alors que les rédactions papier accélèrent leur régime minceur aux Etats-Unis (dans un an en France? deux ans?) en fermant bureau sur bureau, en entamant un long et douloureux processus de licenciements massifs (plus de 8000 cette année), et en continuant de perdre des recettes publicitairs (-77 millions de $ sur le print vs + 6 millions de $ sur le web pour le Washington Post en 200è) où faut-il investir? Sur quel modèle se construiront les médias de demain? 

Il y a évidemment une révolution à faire, qui n 'est pas encore faite, et de courageux investissements à engager sur le Net pour éviter la catastrophe. Mais la question qui bloque  reste la même: le modèle économique est-il solide? Aujourd'hui, près de 70% du budget des quotidiens papier va dans la fabrication et la distribution... On pourrait même calculer qu'un certain nombre de postes éditoriaux sont directement liés au modèle papier. Et que (même si les revenus publicitaires du print sont 10 fois supérieurs à ceux du web) on pourrait donc économiser énormément de coûts en se passant de ce vieux support. 
Alors imaginons, juste pour provoquer: Et si l'on décidait d'arrêter le papier pour se consacrer uniquement au web? Est-ce ce que ça serait réaliste? A court terme? Non? Et à moyen terme?

Dans sa dernière chronique, Frédéric Filloux, s'essaie à un exercice audacieux de calcul.
Un peu aléatoire... mais qui a le mérite de poser concrètement le débat.


Il se demande: pourrait-on basculer la rédaction de 400 journalistes d'un grand quotidien national sur un site pure-web ? En gros, peut-on transposer le budget de production d'un média print vers un média web? 
A l'heure où l'on se demande comment la presse papier franchira le rubicon (hausse des coûts de prod, baisse de la diffusion et de l'investissement pub...) dans les deux prochaines années (ce n'est pas moi qui le dit mais la Deutsche Bank) les équations de l'ancien directeur de la rédaction de 20minutes.fr  pourraient en intéresser quelques-uns: 

1- Les coûts?
Filloux calcule : un  média sur le web peut produire une info de qualité équivalente à un grand quotidien papier avec une rédaction d'une centaine de journalistes (plus de la moitié de la rédaction du Monde, par exemple). Soit...

100 journalistes = 6 millions d'euros par an (60.000 € par personne).
Il ajoute, à la louche : 1 million pour la technique et l'infrastructure + 2 millions pour le marketing + 1 million pour l'administratif et le reste. 
Résultat= 10 millions par an.
C'est assez faible comme coûts de production, si je compare aux structures moins lourdes que je connais,  mais soit... considérons que l'on parvienne à trouver une organisation efficace à 10 millions impliquant une centaine de journalistes, en économisant lourdement sur les frais techniques, et externalisant au maximum.

2- Quelle audience pour générer plus de 10 millions de CA/ an?
Nouveau calcul de Filloux: 1 visiteur rapporte en moyenne 0,1 et 0,25€/mois. Pour obtenir 850.000 € par mois (10 millions/an), "il faudrait 8,3 millions de VU par mois". Ce qui est assez approximatif: on peut obtenir un CA pub équivalent avec beaucoup moins de VU, tout dépend du créneau, de la force de la marque et de la position du média sur le marché. 
En même temps, le réservoir pub n'est pas non plus extensible. La pub sur le Net pour les sites de news est encore instable. Et même 8,3 millions de VU Nielsen (ce qui est déjà énorme pour la France) ne seraient pas transformés automatiquement en 850.000 euros...

C'est donc très compliqué. Et Frédéric Filloux d'apporter deux pistes: 
- Ne pas se développer sur un grand média généraliste multithèmes mais plutôt sur le modèle : 1 thématique, 1 site. Avec des rédactions plus réduites mais un potentiel de développement plus important (ex: le Huffington Post, spécialisé dans la politique, qui dépasse le Los Angeles Times, généraliste).
- Diversifier ses revenus: s'appuyer sur le site d'infos pour développer des services. Ce n'est pas nouveau, mais toujours pertinent.

Trois bémols, cependant: 
 Et c'est la limite de l'exercice des chiffres.
1- S'il faut entre 4 et 8 millions de VU rapidement pour éponger les coûts, difficile de le faire sans marque. lefigaro.fr et lemonde.fr ne sont pas en tête uniquement parce que ce sont de bons sites d'infos.
2- Basculer sa rédaction sur le Net? Théoriquement, oui, mais quelle rédaction? Les journalistes print? Je ne connais pas de rédaction papier qui soit en mesure aujourd'hui de faire travailler tous ses journalistes sur Internet (mais je me trompe peut-être...).
3- Enfin, pourquoi une aussi grosse rédaction? 100 journalistes= 100 fois plus d'audience que 10 journalistes ? Certainement pas. Il faut aussi prendre la mesure de la nouvelle mécanique qu'implique Internet. C'est un nouveau journalisme qui émerge sur le web, mais pas forcément qu'avec des journalistes.