mardi 17 octobre 2006

Media participatif : mode d'emploi

Comment passer d'un journal papier à un véritable média participatif local ?

Si les travaux pratiques vous intéressent, The Harstville Messenger a mis en ligne son "livre de cuisine du journalisme citoyen" à destination des petits journaux locaux. Le document (à télecharger ici) explique comment ce bi-hebdomadaire diffusé à 5880 exemplaire sur l'agglomération de Harstville aux Etats-Unis (20.000 habitants) s'y est pris pour créer un site internet participatif. C'est à dire un média local ouvert au contenu des internautes.

Une révolution menée en quelques mois :

Pas facile pour une rédaction peu habituée aux enjeux et aux règles très ouvertes de l'Internet de se lancer dans l'aventure du "pure web" : peur du cannibalisme, peur de ne pas savoir faire, peur que les internautes leur envoient n'importe quoi... des craintes que l'on retrouve également en France.

"Nous avions l’habitude de penser journal d’abord", rapporte le rédacteur en chef du Messenger. "Il était difficile d’évoluer Nous avions également peur de faire face à du contenu non approprié, impubliable. En 8 mois, nous n’avons rencontré aucun problème et avons même pu exploiter certains posts dans la version papier du journal."

Un nouveau site hyperlocal pour la communauté :

La rédaction a finalement opté pour la création d'un nouveau site, à côté de celui du journal : "ce dernier était difficile à mettre à jour. Et puis nous ne ne voulions pas être dans « l’ombre » du journalisme, ce qui aurait pu effrayer les gens".
Le site s'est donc appelé "Hartsville Today". Il a été conçu en deux dimensions : d'un côté il y avait la volonté de faire évoluer les journalistes du bi-hedomadaire vers une production de news 24/7. De l'autre, le projet de journalisme citoyen : l'objectif était de rapprocher les habitants du journal, partant de l'idée que "dans une agglomération de 20.000 habitants il y a forcément des événements qu'une équipe de 5 journalistes ne pouvait pas couvrir."

Tous correspondants :
"Le journalisme citoyen c'est l'idée que chacun de nous a une histoire a raconter, une observation, un commentaire à partager, et que nous devenons une communauté plus riche lorsque chacun peut être entendu".

Il y a donc cohabitation sur le site hyperlocal des breaking news des journalistes et des articles ou des photos envoyées par les habitants. En fait, le journal américain a réinventé notre système français de correspondants locaux de presse, mais dans une version plus souple et ouverte : tout le monde devient correspondant à Harstville.

Une vraie stratégie de recrutement

Les règles :
- Recrutez des journalistes citoyens : oubliez l’idée "si je crée un site ils vont venir". Allez visiter chaque communauté, faites la promotion du service, expliquez, proposez des petits paiements par exemple 15$ par mois pour le meilleur post…
- Recrutez des « stringers » pour démarrer le site : payés 50$ par semaine pendant 8 semaines, ces habitants ont été chargés de couvrir l’actu de la communauté et recruter de nouveaux contributeurs.
- Pour démarrer : commencez avec l'info du journal, recrutez des blogueurs locaux et des journalistes citoyens (il a fallu 15 semaines pour faire décoller les contributions, le temps de créer une section photo stable, en fait...)
- Impliquez la rédaction(la production des internautes peut donner des idées de sujets)
- Les jounalistes du Messenger participent également à la rédaction du site notamment pour publier des infos avant la publication dans le journal.

La conception

Une règle : pas de style journalistique demandé aux internautes. Le concept utilisé était : "raconter la communauté."

"Quand vous entamez la conception d’un site vous devez cesser de penser comme un homme de presse, mais vous devez penser comme vos utilisateurs".
Ainsi, les thématiques ont-elles été choisies non pas comme pour un journal mais en s'inspirant "de la façon dont les gens organisent leur vie" : arts, argent, santé, éducation, foi, voisins, animaux, gouvernance locale, clubs et hobbies etc.

Le contrôle :

- Questions : qui va monitorer le site ? Les articles doivent ils être édité ? Les utilisateurs doivent ils donner leur nom ou peuvent ils poster e avec un pseudo ?
- Les choix de la rédaction : les internautes ont la possibilité de poster avec leur mail et un pseudo (pour encourager la participation). Les productions des habitants ne sont pas éditées (en raison du manque de moyens humains). Par contre elles étaient monitorées par l’équipe de l'Université de Caroline du Sud (qui co-pilotait le projet) : à part un post dans un forum, elle n'a n’a jamais eu à supprimer d'article.

Quelques conseils :

- Des flux RSS partout et pour tout.
- Photos, photos, photos ! Créer des catégories pour aider les gens à poster leurs photos (évènements, les gens, patrimoine, sport amateur…)
- Attention à ne pas abreuver les internautes de langage technique ou d’avertissements juridiques. Résistez aux juristes ! Ecrivez simplement, rendez l’utilisation du site simple !
- Ne pas oublier la météo.

Les chiffres :

- Habitants enregistrés : Principalement les 18-29 ans : 32% (un groupe avait été créé dans le lycée local). Mais également une belle proportion de de 50-59 ans (18,3%) et de 40-49 (22 ,5%).
- Contributeurs : En tête, les 50-59 ans suivis des 40-49 ! Puis les 18-29.
- Contenu envoyé par les habitants : juste des photos (29%), conversation (14%), articles (13%), infos agenda (10%)
- Coût du projet : 11.475 dollars !
- Les visites ont doublé entre janvier et juin 2006 (site lancé en octobre 2005)
- En mars 2006 : 34 contributeurs actifs et 274 posts, 120 utilisateurs enregistrés
- Des faits divers ont été vus d’abord sur Harstville Today, postés par les habitants, avant que les journalistes en soient informés par leurs contacts…

(Lire également sur le sujet le post d'Innovations et celui de Common Sense Journalism)

9 commentaires:

hubert guillaud a dit…

L'endroit était peut-être un peu petit pour permettre une interaction, mais il serait intéressant de connaître l'interaction avec des blogs existants localement ? Si elle se fait, comment elle se fait, si elle redistribue les cartes et comment.

Benoit Raphael a dit…

Ils ne s'étendent pas sur le sujet dans leur document. Mais Hartsville est vraiment une petite ville.

Pour te donner mon avis sur le sujet,au cas où un journal local voudrait se lancer dans l'aventure du média participatif ;) : il faut évidemment intégrer les blogueurs locaux.
Mais je crois à l'intégration (c'est à dire demander aux blogueurs de pousser leurs posts vers le site du journal). Pour deux raisons : 1) le modèle économique 2)l'éditorialisation : ne pas écarter les blogueurs du média participatif.
C'est un peu ce que fait le Guardian avec son "Comment is free" : recruter des blogueurs(500) qui poussent leurs posts ou écrivent spécifiquement vers le site, afin d'être publiés aux côtés des éditorialistes. Ils ne sont pas rémunérés, sauf lorsque le post est mis en "une" du site. C'est un enrichissement pour le journal, et c'est gratifiant pour le blogueur.

phil a dit…

En fait, le journal américain a réinventé notre système français de correspondants locaux de presse : j'allais le dire...
Mais quel projet magnifique ! Ils ont tout compris:-))

Christian a dit…

C'est beau mais quelle est l'audience de ce site ?

Alexandre a dit…

Hartsville today se concentre finalement sur de l'actu hyper locale. L'initiative est intéressante, car elle fonctionne au sein d'une petite communauté. Finalement, le nombre de contributeurs actifs, 34, reste assez limité.

Dans un autre style, je suis aussi impliqué dans "café babel" un site web de journalisme participatif. (www.cafebabel.com).

A la différence de Hartsville, nous travaillons à l'échelle européenne et avons réussi à constituer un réseau de 500 rédacteurs et traducteurs régulier dans toute l'Europe. Comme nous visons un public européen, tout le site est intégralement traduit en 7 langues (français, anglais, allemand, italien, espagnol, catalan et polonais).

Bref, l'idée est de construire un média véritablement européen, capable de faire remonter de l'info originale et non-institutionnelle.

Je pense que ça peut vous intéresser.

Alexandre
www.cafebabel.com

Benoit Raphael a dit…

Merci Alexandre, j'irai faire un tour.
Hartsville est un site à toute petite échelle, évidemment. C'est de l'hyperlocal. On est sur une minuscule agglomération de 20.000 habitants (en comptant donc les communes autour de Hartsville).

Les chiffres d'audience :
- Les visites ont plus que doublé entre janvier 2006 (le site a été créé en octobre 2005) et juin 2006, passant de 3279 à 7355.

Anonyme a dit…
Ce commentaire a été supprimé par un administrateur du blog.
Doug Fisher a dit…

Thank you so much for the kind post.

My French is a little rusty, so pardon any misinterpretations, but let me see if I can add a little more based on the comments.

Hubert asked about our interaction with local bloggers. We have been trying to track some down, but the blogging community was not well-developed in Hartsville (at least the civic blogging community; I can't speak to MySpace and sites like that). We have a news aggregator ready and waiting to go to scrape such feeds like greensboro101.com. I'm hoping the site also will encourage other bloggers.

I agree the best may be to integrate blog posts with the newspaper site. This wasn't possible with the Messenger because of its software. But because this also was (and remains) a bit of an experiment, we decided to put it under a separate name and URL and cross-tie. Another reason was that a fair number of people said they did not want to be "journalists," but were willing to become involved, so a separate site seemed to encourage that. The bottom line, I think, is that you have to look at each community for what it is and adjust to what the community tells you it will use and be most comfortable with.

Hartsville also is a little different in that it already had a fairly active civic life with a continuing physical (as opposed to online) "community conversation" sponsored by local foundations and run by a Coker College professor.

We are doing a second round of study now. We have pulled as many posts in one month as we did in the first five. And many more people, although they have aliases, also seem to be willing to put an ID picture up with their posts (not an avatar, but an actual picture).

I have said I would be happy if we could get 100 regular contributors -- 0.5 percent of the population. That would provide a nice steady stream of items, I think. But we are doing pretty well at this point.

As to audience: As you know, audience measurement is still more art than science on the Internet, and HVTD does not have the rsesources to buy some of the more sophisticated systems. However, our usage approached 8,000 last month and is on track to top that this month. My working rule is that 30 percent of that belongs to crawlers or spiders, but even at 60-70 pcercnet. I'm quite happy.

Hope this helps. Again, merci.

Doug Fisher

Benoit Raphael a dit…

Thanks, Doug, for these precious informations.