mardi 25 avril 2006

Ces citoyens qui font peur aux journalistes

Petit exercice : trouvez vous une assemblée de journalistes, et parlez leur de ce qui se passe aujourd'hui sur Internet, les blogs, les moblogs, les podcasts... Il y aura toujours un petit groupe (généralement au fond de la salle) pour lancer "oui mais alors si on laisse tout le monde jouer aux journalistes, maintenant, c'est la porte ouverte à toutes les dérives"...
Internet ne fait pas peur qu'au ministre français de la Culture (ici). Il fait aussi peur à bon nombre de mes confrères. Pour preuve, le reportage diffusé lundi soir sur la chaîne française Canal+ : "Tous reporters: la fin des journalistes ?". Mes confrères de "90 minutes" sont allés rencontrer quelques incontournables de ce phénomène qu'on appelle le "citizen journalism", promoteurs ou détracteurs : Dan Gillmor (auteur de "We the media"), le blogueur Loïc Le Meur, un responsable de la BBC , Bruno Patino du Monde.fr (l'auteur de "Une presse sans Gutenberg"), ou encore le patron d'Agoravox (le site d'infos rédigées par des citoyens). Le documentaire explique assez justement comment Internet et surtout le téléphone portable permettent au citoyen lambda, au témoin en fait, d'être le premier sur l'info et de pouvoir la diffuser instantanément, puisque si aucun média ne lui porte d'intérêt, il lui suffit de créer son blog.
Il y a également cette jolie phrase de Dan Gillmor: "Je pars toujours du principe que mon lecteur en sait plus que moi".
Curieusement, le reportage embraye assez vite sur les"dérives" du phénomène : des amateurs jouant aux Paparazzi (les "Snaparazzi"), ou encore le "happy slapping" (des jeunes qui se filment en train de gifler des inconnus et partagent leurs "exploits" sur le Net) et les snuff movies sur téléphone portable (on se filme en train de violer ou tuer). Le tout ponctué de mises en gardes de journalistes sur l'absence de filtres et de contrôles. Et le responsable du festival Visa Pour l'Image de Perpignan (merci Gilles, pour la correction) d'expliquer que le phénomène du "tout le monde photographe" serait en train de tirer l'information vers le bas.
Très curieux...
Evidemment, comme le rappelle Bruno Patino dans le reportage "journaliste, c'est un métier. C'est comme si tout le monde décidait de se déclarer médecin..."
Il y a effectivement une méthodologie spécifique au journaliste face à l'information, une déontologie également. Il y aussi des dérives. Je suis toujours surpris de ce besoin qu'ont certains de mes confrères de rappeler ces évidence.
Si le journalisme est évidemment un métier, cela ne signifie pas qu'il est tout seul dans la galaxie de l'information.
Il l'était avant. Il ne l'est plus aujourd'hui. Les règles du jeu ont changé. Et le métier aussi, en conséquence.
Les "lecteurs" ne veulent pas (tous) supprimer ou remplacer les journalistes. Ils veulent avant tout participer à la production de l'information. Ils veulent aussi pouvoir hériarchiser l'info et pouvoir en parler. Ils veulent... et ils peuvent désormais le faire.
Ils se passeront donc effectivement des médias (pas forcément des journalistes) si ces derniers ne leur permettent pas de participer.
La future "Presse 2.0", qui découle de l'Internet 2.0 (Internet interactif), doit donc se bâtir autour de ces quatre axes : participation, conversation, personnalisation et ce que j'appelle "l'information sociale" (l'info que l'on partage et qui rapproche les gens).
Partager pour optimiser l'efficacité, c'est l'essence même de l'Internet (le seul univers où le fait de copier est considéré comme une qualité !).
S'ils veulent continuer à jouer sur le terrain de l'information, les journalistes traditionnels vont devoir apprendre à partager... et à cohabiter.

4 commentaires:

Gilles Klein a dit…

Vous écrivez "S'ils veulent continuer à jouer sur le terrain de l'information, les journalistes traditionnels vont devoir apprendre à partager... et à cohabiter."

Il n'y a pas de "journalistes traditionnels" il y a des journalistes tout simplement. De plus tous les grands journaux utilisent Internet et ses outils (site web, blogs, podcasts etc..), certains autorisent les commentaires à côté des articles, ont des plate formes de blogs, renvoient vers les blogs qui parlent d'un article etc.. La prise en compte de ces outils est effective.

A propos d'Agoravox vous écrivez "le site d'informations rédigées par des citoyens". Agoravox reprend certains de mes billets, mais pour l'instant je n'y vois que des citoyens, dont quelques uns sont par ailleurs journalistes comme moi, qui commentent l'actualité, qui commentent l'information...

Vous écrivez aussi
"Et un responsable d'une illustre agence de photo d'expliquer que le phénomène du "tout le monde photographe" serait en train de tirer l'information vers le bas." Sauf erreur de ma part, il me semble il s'agit de Jean François Leroy, responsable du festival Visa Pour l'Image de Perpignan, pas du responsable d'une agence photo;

Ce reportage diffusé sur Canal + était un aimable fourre tout, dispersé, et brouillon, caricatural et racoleur (avec ses séquences répétitives de slapping) je suis bien d'accord avec vous..

Benoit Raphael a dit…

Merci Gilles, pour les corrections concernant Jean-François Leroy (c'est la magie d'Internet: vous racontez une ânerie, il y a toujours quelqu'un pour vous corriger).
Je suis d'accord avec vous, la plupart des "informations" publiées par les journalistes citoyens et les blogueurs sont en fait des commentaires d'infos publiées par des journalistes. Mais pas toujours. Les blogs hyperlocaux, par exemple, produisent une matière première de l'information.

Par contre, j'ai un enthousiasme plus modéré sur la prise en compte des outils de l'Internet 2.0 par les journaux. Notamment en presse régionale.
Et je n'ai pas dit que tous les journalistes avaient peur de la conversation. J'ai bien écrit : "Il y aura toujours un petit groupe (généralement au fond de la salle)..."

Gilles Klein a dit…

Benoit, vous n'avez dit ou écrit aucune "ânerie", juste une petite confusion que je me suis permis de corriger.

Je parlais de la prise en compte des changements en cours par les grands journaux étrangers ou français, pas de celle de la presse régionale, qui est inégale bien sûr. L'exemple plus que brouillon de Nice Matin nous le montre.

Benoit Raphael a dit…

J'avais bien compris :)